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Le singulier besoin d’expression

Par Thierry Geschals

Une œuvre artistique suscite un mouvement d’identification avec une émotion qui résonne avec notre propre histoire.
L’être humain éprouve un besoin profond de s’exprimer à travers la parole, l’écriture et la création artistique. Il cherche à donner une forme à ce qui l’anime intérieurement. Cette nécessité n’est pas seulement pratique mais vitale, car c’est par l’expression qu’il entre en relation avec le monde qui l’entoure. C’est ce qui lui permet de sortir de l’isolement de la pensée et de faire reconnaître sa dimension subjective aux yeux des autres.

Mais derrière cette nécessité se cache aussi l’ego. En cherchant à être reconnu, il affirme son identité et tente de se démarquer. L’art devient alors un moyen de prouver sa valeur et d’imposer ses idées. En créant, il affirme son identité et nous dit : « regardez, voici ce que je suis ». Au lieu d’être un acte de communion, l’art devient alors un moyen de se prouver à soi-même et aux autres sa propre valeur.

La création n’est plus seulement un élan spontané vers la vie, mais aussi une tentative de combler un manque intérieur de reconnaissance, d’amour ou d’estime. Ce besoin d’être vu et approuvé oriente alors l’acte créatif vers une quête de validation plutôt qu’une expression authentique. L’œuvre ou plutôt la production artistique devient alors un miroir dans lequel l’ego cherche son reflet. C’est, là encore, une manière de se donner de l’importance.

Ainsi, l’art se situe à une frontière délicate entre un mouvement vital d’ouverture vers l’autre et une stratégie subtile de l’ego. L’artiste oscille souvent entre ces deux pôles. D’un côté la pure expression de la vie qui veut se raconter à travers lui, de l’autre le désir de laisser une trace, d’imposer une vision et de se distinguer. Seule une création libérée du besoin de se prouver peut toucher à l’essence même de l’art, qui est un acte de vérité, et non d’expression.

Que ce soit dans la peinture, la littérature ou la sculpture, la « création » reste très personnelle. Et ce que l’on appelle « art », n’est en réalité que l’expression de l’être conditionné, dans sa quête de libération. Qu’il soit un talentueux technicien n’y change rien. D’ailleurs, nous sommes souvent touchés par l’esthétique artistique parce qu’elle incarne un besoin vital d’émancipation. C’est précisément cette nécessité de libération que l’on ressent chez l’artiste qui nous bouleverse. Il cristallise notre impuissance à nous transformer par nous-mêmes.

L’art, dans sa forme institutionnalisée, est devenu un produit qui se vend, s’expose, se collectionne et fait l’objet de côtes, d’enchères et de spéculations. Qu’un tableau se négocie à plusieurs millions n’a plus rien à voir avec la création elle-même. Chez un compositeur comme Paganini par exemple, on ressent dès les premières notes cette tension intérieure, presque fiévreuse qui habite son élan musical. Sa virtuosité n’est pas seulement technique, elle traduit une quête éperdue de dépassement, une volonté de repousser les limites du possible. Derrière cette perfection fascinante, on perçoit la marque d’un esprit tourmenté, animé par le besoin de se surpasser, de se prouver son existence tourmentée à travers la maîtrise absolue de son instrument, et de sa virtuosité. C’est un cri du cœur.

Malheureusement, cette démesure du perfectionnisme que Paganini incarne à merveille, aussi grandiose soit-elle, ne procède pas de facto d’un acte de libération. Elle a cette capacité à toucher l’autre en plein cœur, mais l’individu derrière sa composition ne franchit pour autant le cap de la libération, à mon humble avis. Ce que Paganini exprime avant tout, c’est son propre conditionnement. Il expose au grand jour ses tensions, sa douleur spirituelle et le feu intérieur qui le consume. Son art est le miroir de sa lutte, et non de son affranchissement. Sa virtuosité est un cri, un élan vital pour transcender sa souffrance, sans jamais vraiment pouvoir y parvenir.

Ainsi, même dans la beauté et la puissance de ses œuvres, on sent que sa musique ne s’élève pas totalement au-delà de lui-même. Elle reste liée à l’effort, à la recherche d’une perfection qui tente de combler un vide. Son génie témoigne moins d’une libération que d’un besoin d’exprimer, dans l’excès, ce que son être n’arrivait pas à apaiser autrement. La création, chez lui, devient alors un exutoire, un moyen de canaliser le tumulte intérieur, et non de s’en délivrer. Elle illustre cette frontière fragile entre l’art comme tentative de guérison et l’art comme perpétuation du conflit intérieur.

 

Nous aimons idéaliser l’artiste et le mettre sur un piédestal car il porte en lui la chose sacrée qui nous échappe. Nous l’admirons parce que nous nous sentons vides, séparés de cette source flamme intérieure. En l’idéalisant, nous croyons pouvoir nous connecter à ce lien perdu avec le sacré. Cette intensité d’être incarne ce nous avons étouffé sous le poids de nos habitudes et de nos peurs. Nous le sacralisons car nous sommes impuissants à nous transformer.

L’art devient alors un miroir qui reflète notre frustration. Il manifeste moins la grandeur de l’artiste que la nostalgie de notre propre incomplétude. Là où lui tente d’incarner une vision du monde et d’unifier ses contradictions dans la forme, nous nous contentons trop souvent d’observer, de commenter et de juger. L’émotion esthétique nous ébranle un instant, mais ne nous traverse pas vraiment. Elle reste en surface, sans pour autant éveiller cette transformation intérieure que l’expression créative pourrait susciter.

En définitive, admirer l’artiste revient à se protéger de notre propre peur de créer, de nous confronter à nous-même, et d’accueillir notre propre chaos intérieur. Ce que nous aimons chez lui, c’est la partie oubliée de nous-même qui est essentiellement créative. Cette étincelle est la marque du génie que chacun nous porte, mais que peu d’entre nous osent laisser vivre.

Ce que l’on appelle « expression artistique » n’est en somme qu’une tentative de dépassement de soi, conditionnée par tout ce qui nous en empêche. Elle naît d’un désir d’émancipation, certes sincère, mais profondément ancré dans l’ego. On cherche à exprimer le poids de ce que l’on a accumulé, tout en espérant que le simple fait de l’exprimer le fera disparaître. L’art devient alors un prolongement du passé, une projection émotionnelle de la mémoire, une échappatoire tangible mais illusoire.

La création cesse alors d’être une expression créative pour devenir une transformation esthétique du connu. Rien de radicalement neuf ne peut émerger de la pensée car elle est le produit du temps. Toute création est donc un objet déjà vu par essence, mais sous une forme nouvelle.

Une œuvre artistique est un mouvement d’identification suscitant une émotion qui résonne avec notre propre histoire. Cette reconnaissance est une manière de fuir ce que nous ne savons pas observer directement en nous-même.

Nous aimerions pourtant croire que l’art est porteur d’un supplément d’âme. Mais ce que l’on y trouve réellement est un espace où fuir la réalité de notre inertie intérieure. Plutôt que de nous transformer, nous décorons notre impuissance dans une esthétique flatteuse, exempte de grandeur.

Mais rassurez-vous, tout n’est pas si noir ou blanc (bien que certains tableaux le soient). Il ne s’agit pas ici de critiquer pour le simple plaisir de dénigrer, mais de regarder en face ce que l’art devient lorsqu’il est détourné de sa fonction vivante. Quand il devient un exutoire et le théâtre de l’ego, l’expression personnelle se transforme alors en une forme de distraction, tout comme aller chez Mickey Land. Que cette esthétique particulière suscite une émotion primaire n’y change rien.

Il existe néanmoins un élan sincère dans le geste artistique, ce besoin vital de produire quelque chose de soi. Mais tant que ce mouvement est nourri par une pensée conditionnée, il ne fait que recycler ce que l’on sait déjà au fond de nous-mêmes.

Ce qui distingue véritablement l’individu et qui fait de lui un être unique, c’est la singularité qu’il incarne dans sa manière d’être, sa vision du monde et la forme que prend son expression globale. Cette particularité ne se mesure pas par l’étendue de son savoir, de ses diplômes ni des signes extérieurs de réussite qu’il affiche. Son originalité se révèle au grand jour lorsqu’il cesse de se définir à travers une image. Ce qu’il reste alors, c’est sa singularité.

Quand on incarne cette distinction, il y a une manière de vivre qui échappe aux codes en vigueur et aux moules trop étroits du conformisme ambiant. Sa présence authentique dérange autant qu’elle inspire, car elle ne se soucie ni des contradictions, ni de ce que les autres en pensent.

L’existence devient alors une provocation salutaire qui force à questionner ce que l’on tient pour acquis. L’individu singulier ne peut se résoudre à la tiédeur des compromis car pour lui, toute concession équivaut à une forme de trahison. Il ne sait pas exister autrement que dans l’incarnation de ce pour quoi il est ici. Il peut parfois se perdre en chemin, car la vie n’est pas un long fleuve tranquille, mais il est toujours ramené vers ce qui en lui persévère, dans la voix de la vérité et de l’authenticité.

 

Dans une société façonnée par les normes sociales, cette singularité se trouve constamment menacée. L’ego, en quête de reconnaissance et d’approbation, se plie aux codes collectifs et finit par confondre conformité et identité. Privé de réflexion personnelle, l’esprit se fond dans des opinions majoritaires, s’ajuste aux attentes d’autrui et perd peu à peu de sa hauteur. La singularité quant à elle refuse cet asservissement. Elle expose, parfois brutalement, la rigidité d’un système obsédé par l’uniformité et la productivité, mettant ainsi en lumière ce qui relève de l’obscurité et de l’obscurantisme.

Là réside le cœur du problème. Sous couvert de progrès et de performance, la société moderne étouffe la pensée critique et transforme les individus en personnages interchangeables. Revendiquer sa singularité devient alors un acte de résistance et un refus de se laisser dissoudre dans le déclin silencieux d’une pensée occidentale devenue stérile.

La survie même de la liberté intérieure dépend de cette insoumission, car sans elle, l’homme n’est plus qu’un rouage docile dans un monde qui le vide de sa substance, condamné à observer, impuissant, le grand déclin de l’humanité.

La singularité ne se limite pas à sa propre façon d’être original. Elle réside surtout dans la capacité d’assumer sa différence jusqu’au bout, même quand cela suscite l’incompréhension ou la solitude. L’individu qui pense par lui-même refuse les vérités de seconde main et privilégie la recherche personnelle et solitaire. Sa solitude témoigne de son authenticité et montre qu’il est en accord avec ce qu’il est. Penser par soi-même, c’est accepter la solitude comme prix de la liberté.

Exprimer sa singularité ne fait pas de soi un individu unique pour autant. Chacun porte en lui une originalité qui le distingue des autres. Pourtant, cette particularité ne le rend pas forcément unique au sens absolu, car il est une partie d’un tout, un maillon d’une chaîne infinie d’êtres humains et d’expériences communes. Il n’existe donc pas dans le néant.

En revanche, se sentir unique et se définir comme tel est une forme d’illusion égocentrique qui isole et enferme. L’expression « to be or not to be » suppose qu’il existe une alternative, un choix entre l’existence et le néant. Mais en réalité, être n’est pas une décision, car on est déjà. Penser l’existence comme un dilemme revient à vivre dans la contradiction. Être n’a pas à se justifier ni à s’affirmer, car il n’y a rien d’autre que la présence immédiate. Être ne veut donc rien dire !

La connaissance et l’expérience que l’on valorise tant ne sont que des couches accumulées dans le temps, souvent marquées par la douleur et l’effort. Elles n’ajoutent rien à l’essence de l’existence. Vivre véritablement, ce n’est pas entasser des souvenirs ou des savoirs, mais exister pleinement dans l’instant, sans chercher à choisir entre être et ne pas être. La conscience totale n’a pas besoin de décision, elle se vit, instant après instant.

Exister de façon singulière veut dire trouver sa propre musique dans la conscience de notre universalité. Se sentir connecté à la souffrance de l’autre et dépasser son propre besoin d’exister et d’être reconnu permet de découvrir une joie qui n’est pas un produit du plaisir relatif.

La reconnaissance et l’approbation reflètent un besoin maladif de se sentir unique, tout en vivant une vie isolée, triste et dépourvue d’amour. La singularité quant à elle, se trouve dans la manière de penser, de ressentir et d’agir, et ce qui permet de vivre chaque instant comme s’il était le dernier, ce qu’il est !

Il arrive parfois que l’on croise quelqu’un de totalement vivant, un être dont les yeux brillent encore, qui parle sans détour et qui sait écouter attentivement. Cette catégorie d’individu force le respect et s’impose naturellement avec la vigueur de ceux qui ne jouent aucun rôle. On sent alors au fond de soi que la possibilité d’une vie juste, simple et vivante est possible.

 

C’est cela, vivre singulièrement, faire de sa vie un espace d’exploration libre, plutôt que de la réduire à une série de cases à cocher. Et dans un monde saturé d’images, et d’artifices, retrouver le courage d’être simplement soi-même est une révolution.

L’écriture a le pouvoir unique d’instaurer de l’ordre dans le chaos intérieur. Mettre des mots sur ce que l’on ressent, sur ce qui reste confus, ou sur ce que l’on n’a jamais su ni osé exprimer est déjà un acte d’émancipation. Car au fil de pages, les nœuds se dénouent, les émotions se libèrent et les blessures trouvent l’écho nécessaire pour leur permettre de s’atténuer avant de disparaître.

L’écriture devient alors un lieu sûr, où l’on peut déposer ses fardeaux, explorer ses zones d’ombre et entrevoir des évidences. C’est un acte simple mais profondément authentique, qui a le pouvoir de remettre les pièces d’un puzzle à leur juste place. Le cheminement qu’elle suscite demande au préalable, une écoute intérieure capable d’entendre ce qui jusqu’à présent demeurait silencieux.

Cet exercice solitaire nécessite bien entendu du calme, de l’espace et la mise en pause de toutes les injonctions à s’activer. Cela devient, assez naturellement, une priorité qui relègue au second plan le besoin de devenir. Ce calme indispensable à l’écoute profonde est l’arrêt de la pensée stérile, au profit d’une attention totale. Mais c’est une chose ardue que de conseiller l’autre sur le comment de l’écriture, il faut plutôt évoquer le pourquoi.

L’expression écrite, si tant est qu’elle puisse s’adresser au plus grand nombre, c’est-à-dire toucher l’autre en plein cœur, doit exprimer une forme d’universalité. Raconter sa propre histoire du point de vue de son être conditionné ne présente, en soi, que peu d’intérêt. Tous les grands auteurs attestent de cela.

Percevoir l’universalité d’un phénomène derrière l’anodin est ce qui permet à un texte d’être sublimé. Vient ensuite le style. Céline disait, à propos de ce dernier, qu’il était tout et qu’il n’y avait qu’un à deux auteurs stylés par siècle, c’est dire ! Il oubliait de mentionner que l’admirable style dont il était doté cachait une immense sensibilité, ainsi qu’une compréhension hors pair de la nature humaine.

Découvrir l’écriture est un prétexte pour creuser la nature des choses et des êtres. Il ne peut être question de banalités. Il y a alors comme une urgence à dire la vérité, toute la vérité, rien que la vérité. Certains événements suscitent l’envie naturelle de restituer ce qu’on voit et ce qu’on entend, comme pour soulager sa conscience et rester intact. Ils contribuent à observer finement des situations et permettent ensuite une réflexion plus globale.

Le style, le rythme et la musicalité.

Personnellement, je me sens plus porté par le rythme et la musicalité des mots, que par la raison et la logique académique. Je découvre en tâtonnant, et c’est du neuf pour longtemps.

L’écriture est une forme d’expression qui n’est pas le produit d’une pensée linéaire, ni totalement structurée, qui se déroulerait d’un tenant et en ligne droite. C’est l’émotion suscitée qui importe. Mais il faut aussi du décousu, du contre-pied, de l’improbable. Même les fausses notes peuvent contribuer à ramener de la poésie quand elles sonnent juste. Chet Baker, le fabuleux trompettiste américain l’avait bien incarné dans sa musique. Personne n’est capable aujourd’hui d’expliquer rationnellement comment certaines « fausses notes » peuvent concourir à produire une telle harmonie. Il demeure un cas unique à mes yeux, mais il existe.

Pour cela, l’émotion du langage parlé doit transpirer dans le langage écrit. Faute de quoi, on se retrouve à écrire du convenu, du politiquement correct, de l’ennuyeux. Les bibliothèques croulent sous le poids de récits parfaitement écrits. Or, c’est la juxtaposition des images et des métaphores, des couleurs et parfois même du mélange de style qui procurent de l’émotion. 

Né à Paris, expatrié dix ans à New York et directeur de création, Thierry Geschals découvre l’écriture lors d’une traversée de l’Atlantique à la voile en 2021. Auteur de L’Esprit du grand large et de La Tyrannie des émotions, il exerce aujourd’hui dans le coaching psycho-émotionnel....

Une œuvre artistique suscite un mouvement d’identification avec une émotion qui résonne avec notre propre histoire. L’être humain éprouve un besoin profond de s’exprimer à travers la parole, l’écriture et la création artistique. Il cherche à donner une forme à ce qui l’anime intérieurement. Cette nécessité n’est pas seulement pratique mais vitale, car c’est par l’expression qu’il entre en relation avec le monde qui l’entoure. C’est ce qui lui permet de sortir de l’isolement de la pensée et de faire reconnaître sa dimension subjective aux yeux des autres. Mais derrière cette nécessité se cache aussi l’ego. En cherchant à être reconnu, il affirme son identité et tente de se démarquer. L’art devient alors un moyen de prouver sa valeur et d’imposer ses idées. En créant, il affirme son identité et nous dit : « regardez, voici ce que je suis ». Au lieu d’être un acte de communion, l’art devient alors un moyen de se prouver à soi-même et aux autres sa propre valeur. La création n’est plus seulement un élan spontané vers la vie, mais aussi une tentative de combler un manque intérieur de reconnaissance, d’amour ou d’estime. Ce besoin d’être vu et approuvé oriente alors l’acte créatif vers une quête de validation plutôt qu’une expression authentique. L’œuvre ou plutôt la production artistique devient alors un miroir dans lequel l’ego cherche son reflet. C’est, là encore, une manière de se donner de l’importance. Ainsi, l’art se situe à une frontière délicate entre un mouvement vital d’ouverture vers l’autre et une stratégie subtile…

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