Les Lueurs d’Aden d’Amr Gamal : quand l’histoire fait Histoire

Nino Suchwalko

Yémen, 2015. Dans le vieux port d’Aden, au sud du pays, la vie d’Isra’a et de son mari Ahmed est rythmée par la guerre civile : contrôles militaires dans les rues, pannes de courant, rationnement de l’eau… Alors qu’ils peinent déjà à subvenir aux besoins de leurs trois enfants, Isra’a tombe à nouveau enceinte. Le couple, incapable de nourrir une quatrième bouche, se résout à l’avortement. Il se heurtera pour y parvenir à l’hostilité de lois et de mœurs parmi les plus sévères des pays islamiques.

« Nous n’avons pas de cinéma, et le cinéma, c’est l’Histoire » : quelques mots d’Amr Gamal sur son propre film suffisent peu ou prou à en résumer l’esprit. Car Les Lueurs d’Aden, plus qu’une œuvre de fiction, se présente d’abord comme un témoignage, auquel l’esthétique sobre, épurée, donne des allures de quasi-documentaire, éclairant une réalité que le tabou et le silence rendent d’autant plus poignante. Un silence qui, ici, est presque assourdissant : outre l’absence de musique, les dialogues sont grevés de mille phrases creuses qui dénoncent moins la vacuité des relations que la détresse des personnages – mieux vaut ne parler de rien que de confier ses peines… Autant de partis-pris qui permettent à Gamal d’exprimer avec une certaine finesse le poids écrasant de la pauvreté sur ceux qu’il appelle les « burdened », littéralement, « ceux qui portent le fardeau » (titre original du film).

Cette épuration à l’extrême a pourtant ses limites : en s’acharnant à faire vrai, le film s’interdit parfois de faire juste. Les longs plans larges sur les quartiers d’Aden deviennent vite redondants et l’enchaînement de scènes sans grand intérêt narratif fait sans cesse retomber une tension dramatique que l’on était en droit d’attendre. Les rares moments où le film s’autorise un peu de lyrisme, les performances inégales des acteurs le font vite tourner au pathos. Si l’on peut saluer celle de Khaled Hamdam (Ahmed), on n’en retient pas beaucoup d’autres – même l’actrice qui incarne Muna (l’infirmière qui, contre ses principes, aidera Isra’a à avorter) ne fait qu’à moitié honneur à la profondeur du personnage.

Plus analytique qu’émouvant, Les Lueurs d’Aden présente un tableau fidèle d’une société rarement montrée à l’écran. Mais, limite de l’exercice, en s’attachant à un naturalisme strict, le réalisateur peine à arracher son histoire singulière à l’Histoire générale dans laquelle elle se fond.

 



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