L’Arabie saoudite ne se contente pas de laisser les femmes prendre le volant, elle ouvre le deuxième lieu saint de l’islam aux non-musulmans.
Avant de décoller pour Riyad, je conseille la lecture d’Histoire de La Mecque de l’essayiste anglo-pakistanais Ziauddin Sardar. Cette voix écoutée de l’islam libéral ose tirer à boulets rouges sur la cité mythique, alors que des millions de croyants dans le monde exposent sa photo dans leur salon. Pour l’essayiste, La Mecque est devenue une cité mercantile. En cinquante ans, les Saoudiens « ont transformé la ville natale de Mahomet en Disneyland », assure-t-il. Une sorte de Las Vegas dans le désert d’Arabie. L’ouvrage signé Ziauddin Sardar m’encourage à reconnaître que moi aussi je n’ai pas été fasciné du tout par Médine, l’autre cité mythique, où Mahomet a choisi de mourir en 632. Le deuxième lieu saint de l’islam vient de s’ouvrir aux non-musulmans. C’est l’une des grandes révolutions vécues par le royaume des Saoud, arrivant après l’autorisation pour les femmes d’obtenir le permis de conduite, et de pouvoir se balader dans les rues sans être accompagnées de leur mari, de leur père ou de leur frère.
Je le dis donc sans détour : Médine est une grande ville de plus d’un million d’habitants sans charme, polluée et pas très propre. En d’autres termes, l’oasis, alors appelé Yathrib, que le prophète, chassé de La Mecque, a choisi pour se réfugier au viie siècle, manque d’appas. Malgré cela, dès l’entrée dans les faubourgs bien impersonnels de la ville, j’ai ressenti un frisson en pensant à tous les aventuriers non-musulmans décapités aux siècles derniers pour avoir osé violer l’un des sites les plus sacrés de l’islam. Récemment encore, les touristes pris sans visa hadj (en période de pèlerinage) ou visa umrah (en dehors de la période du hadj) étaient refoulés, arrêtés et expulsés sans ménagement. L’orientaliste Émile Dermenghem, raconte dans La Vie de Mahomet, publié en 1929, que Mahomet, ayant reçu l’autorisation de dieu de répondre à la violence par la violence, ne plaisantait pas avec la religion. Il punissait ses ennemis « en leur faisant couper les pieds et les mains, crever les yeux et en les abandonnant dans le désert où ils moururent en mordant les pierres ».
À l’hôtel Méridien, situé à 7 kilomètres de la mosquée du prophète, un employé indien nous met en garde concernant la rapacité des chauffeurs de taxi. Il nous conseille ne pas débourser plus de 30 riyals (6,9 euros) pour une course. Je suis avec une amie, devenue tout juste grand-mère. Médine est accessible aux non-musulmans, à l’exception toutefois d’un périmètre autour de la mosquée du prophète. Mahomet a été enterré sur le terrain de sa demeure. La mosquée, d’abord construite à côté, a ensuite été agrandie afin d’intégrer la tombe. En fin d’après-midi, la circulation est intense, l’esplanade noire de monde. Les barrières, séparant l’espace ouvert à tous, et celui réservé aux seuls musulmans, ne sont gardées que par quelques moutawas (les policiers religieux pour la promotion de la vertu et la prévention du vice). Ces derniers ne jettent que des regards discrets sur la foule. Soyons fous, nous franchissons tranquillement la ligne rouge.
Vingt mètres, 50 mètres. Allons-nous réussir à atteindre la mosquée au dôme vert sans encombre ? Une jeune femme se jette alors sur nous. La tenue de mon amie est « disrespectful » pour la mosquée et pour sa foi, proteste-elle. Mon amie n’est pas voilée et on découvre ses mollets. La musulmane, très choquée, interpelle un policier. La touriste française tente de dialoguer : à Paris, un musulman a le droit de visiter Notre-Dame, tête, bras et genoux découverts. La Saoudienne répond encore plus vivement qu’elle vient de terminer un MBÀ à L’Institut européen d’administration des affaires (Insead) à Fontainebleau. Le policier a fini par arriver sans se presser. Il nous demande fort poliment de retourner de l’autre côté des barrières.
La barrière qui sépare l’espace ouvert à tout le monde de celui réservé aux musulmans.
Alors que dans le reste de l’Arabie saoudite, qu’il s’agisse de Riyad, de Djeddah, et même dans la province d’Asir, dans le sud du pays, près de la frontière yéménite, les touristes peuvent se promener tête nue et sans porter de robes longues, à Médine, la prude, mon amie n’a cessé d’être apostrophée dans les rues, essentiellement par des femmes. Y compris par deux musulmanes françaises, couvertes de la tête au pied. Elle n’a finalement trouvé la paix qu’en se réfugiant dans une boutique spécialisée dans les vêtements islamiquement corrects. Au retour, l’employé de l’hôtel avait vu juste. C’est mission presque impossible de dénicher un chauffeur de taxi raisonnable. 80, 100, 120 riyals la course. Les moins âpres au gain se font menacer par leurs collègues.
Le lendemain, visite de la mosquée al-Qiblatain, l’un des plus anciens édifices religieux au monde, construit en 623. C’est dans ce lieu, au cours d’une prière, que Mahomet aurait reçu l’ordre de prier vers La Mecque et non plus vers Jérusalem, comme précédemment. Pour la trentaine de « mécréants » en visite ce jour-là dans le musée du Saint-Coran, un vénérable barbu tente de nous raconter l’arrivée du prophète à Médine, après un périple de plus de 400 kilomètres depuis La Mecque. De très loin, je ne suis pas un spécialiste du Coran. Néanmoins, je voyage depuis un quart de siècle dans les pays musulmans, du Bangladesh au Maroc, en passant par l’Iran et le Soudan. Loin d’être un érudit, notre guide enfile les approximations et les contre-vérités.
Malicieusement, une visiteuse espagnole tente de lui faire parler d’Aïcha, la favorite de Mahomet. Elle jouait encore à la poupée lors de sa première rencontre avec le prophète. L’ouvrage La Vie de Mahomet, salué « pour sa profondeur historique et sa capacité à replacer la spiritualité de Mahomet dans le contexte de l’Arabie du viie siècle », rappelle qu’elle est la fille d’Abou Bakr, le plus proche ami de Mahomet (et qui sera le premier calife à lui succéder). Aïcha « n’avait encore que 7 ans. On ne célébra donc que des fiançailles ; le mariage ne fut consommé que deux ans plus tard à Médine », raconte Émile Dermenghem. Fort embarrassé par ce « détail », le guide préfère aussitôt changer de sujet, évoquant l’existence d’un Coran qui pèserait 150 kilos.
À la fin de la visite, j’ose demander à notre accompagnateur si dans un avenir proche La Mecque sera, elle aussi, ouverte aux non-musulmans. « Non, Abraham a déclaré qu’elle ne serait jamais accessible à ceux qui ne sont pas musulmans », répond-il catégoriquement. Je tente de lui faire discrètement remarquer que le père du monothéisme, figure centrale de la Genèse, vivait plus de deux mille ans avant Mahomet. Ce serait comme prétendre que Vercingétorix était gaulliste. Le vénérable barbu reste imperturbable, Abraham était bien musulman répète-t-il. À sa décharge, Abraham – qui a vécu jusqu’à 175 ans – est considéré comme le principal patriarche des religions juive, chrétienne et musulmane.
Les boutiques de Médine sont presque toutes identiques.
L’Arabie saoudite a accueilli l’année dernière 30 millions de visiteurs étrangers, soit deux fois plus qu’en 2015, lors de l’accession au pouvoir du roi Salmane ben Abdelaziz Al Saoud, et de son fils Mohamed ben Salmane (MBS). Depuis, ce dernier tente, à marche forcée, de moderniser le pays et de le rendre attrayant. Le plan de développement Saudi Vision 2030 – fort contrarié par la guerre déclenchée par les États-Unis contre l’Iran – proclame que le tourisme doit devenir un pilier économique majeur pour le royaume. Depuis, les avions, les trains sont à l’heure, vos contacts locaux ne vous font pas (trop) attendre. Seulement voilà, la formation du personnel saoudien à marche forcée ne suit pas. La plupart des guides sont incompétents, peu doués pour les langues. Dans un hôtel 5 étoiles, les employés de la réception ne parlaient pas anglais. Ils ont été contraints d’appeler un Égyptien, travaillant aux cuisines, afin d’enregistrer ma réservation.
Peu avant d’arriver dans la deuxième ville sainte de l’islam, vous croisez sur la route, derrière des grillages, une vieille locomotive et quelques wagons. Il s’agit de l’un des derniers vestiges du train de Hedjaz, qui reliait Damas, la capitale syrienne, à Médine. Au début du xxe siècle, cette ligne a été la cible de Thomas Edward Lawrence, le fameux Lawrence d’Arabie. Ses actions visaient à couper l’approvisionnement de l’armée turque. Les attaques répétées contre le chemin de fer ont largement contribué à la réussite de la révolte arabe, et à la chute de l’empire ottoman dans la région. Mais aucun panneau, encore moins un musée, n’informe le voyageur de cette saga rendue célèbre dans le monde entier grâce au film Lawrence d’Arabie, sorti en 1962. Un film nommé pour dix oscars, avec, dans le rôle principal, Peter O’Toole.
Thomas Edward Lawrence, archéologue, officier, diplomate et sans doute espion, a poussé de 1916 à 1918 les tribus arabes à se révolter contre les Ottomans. Seulement voilà, personne ne prononce son nom dans le royaume, car le Britannique soutenait le chérif Hussein de La Mecque, chassé par Abdelaziz Ibn Saoud, fondateur de l’actuelle Arabie saoudite en 1932. Il est le père du roi Salmane ben Abdelaziz Al Saoud, 90 ans, et grand-père de MBS, le prince héritier, 40 ans. Leurs portraits vous accompagnent dans tous les lieux publics. Aucun de vos interlocuteurs locaux ne s’aventurera à reconnaître que tout n’est pas parfait dans le pays.
Cette grande marche en avant peut-elle continuer à être imposée autoritairement par le haut ? Sans doute a-t-on demandé aux cadres de Médine de rendre leur cité attrayante et de concevoir un marché « traditionnel », susceptible de séduire les touristes occidentaux. Mais en guise de marché « traditionnel », les responsables locaux, qui ne parlent pas forcément anglais, ont imaginé des enfilades de boutiques sans charme, toutes identiques, tenues par des fonctionnaires assoupis, et qui ne proposent que les mêmes produits, pour la plupart, made in China. Il y a encore du boulot pour concurrencer Dubaï.
Marqué par Jean Grosjean et Philippe Jaccottet, Jean-Pierre Lemaire, né en 1948, est l’une des voix les plus reconnues de la poésie française contemporaine. Sobriété, justesse de ton, humanité profonde du regard posé sur les êtres et sur les choses caractérisent son œuvre. Ce poème, extrait de son dernier recueil, est tout le contraire de la logorrhée médiatique. Pas de pathos, pas de long discours sur la marche de l’histoire, sur la destinée des exilés ou la solitude du grand âge : un simple instantané, restitué avec un tact infini, un sens aigu du détail suggestif. La poésie ne raconte pas, ne disserte pas, elle fait confiance à la sensibilité du lecteur, elle fait le pari que la soif du visage humain qui gît au cœur de chaque être est capable de se réveiller et de gouverner enfin sa pensée....
L’Arabie saoudite ne se contente pas de laisser les femmes prendre le volant, elle ouvre le deuxième lieu saint de l’islam aux non-musulmans. Avant de décoller pour Riyad, je conseille la lecture d’Histoire de La Mecque de l’essayiste anglo-pakistanais Ziauddin Sardar. Cette voix écoutée de l’islam libéral ose tirer à boulets rouges sur la cité mythique, alors que des millions de croyants dans le monde exposent sa photo dans leur salon. Pour l’essayiste, La Mecque est devenue une cité mercantile. En cinquante ans, les Saoudiens « ont transformé la ville natale de Mahomet en Disneyland », assure-t-il. Une sorte de Las Vegas dans le désert d’Arabie. L’ouvrage signé Ziauddin Sardar m’encourage à reconnaître que moi aussi je n’ai pas été fasciné du tout par Médine, l’autre cité mythique, où Mahomet a choisi de mourir en 632. Le deuxième lieu saint de l’islam vient de s’ouvrir aux non-musulmans. C’est l’une des grandes révolutions vécues par le royaume des Saoud, arrivant après l’autorisation pour les femmes d’obtenir le permis de conduite, et de pouvoir se balader dans les rues sans être accompagnées de leur mari, de leur père ou de leur frère. Je le dis donc sans détour : Médine est une grande ville de plus d’un million d’habitants sans charme, polluée et pas très propre. En d’autres termes, l’oasis, alors appelé Yathrib, que le prophète, chassé de La Mecque, a choisi pour se réfugier au viie siècle, manque d’appas. Malgré cela, dès l’entrée dans les faubourgs bien impersonnels de la ville, j’ai ressenti un…