Marqué par Jean Grosjean et Philippe Jaccottet, Jean- Pierre Lemaire, né en 1948, est l’une des voix les plus reconnues de la poésie française contemporaine. Sobriété, justesse de ton, humanité profonde du regard posé sur les êtres et sur les choses caractérisent son œuvre. Ce poème, extrait de son dernier recueil, est tout le contraire de la logorrhée médiatique. Pas de pathos, pas de long discours sur la marche de l’histoire, sur la destinée des exilés ou la solitude du grand âge : un simple instantané, restitué avec un tact infini, un sens aigu du détail suggestif. La poésie ne raconte pas, ne disserte pas, elle fait confiance à la sensibilité du lecteur, elle fait le pari que la soif du visage humain qui gît au cœur de chaque être est capable de se réveiller et de gouverner enfin sa pensée.
La pendule
La vieille dame assise toute la journée
regarde la mer entre les plantes sèches
de son balcon qu’elle n’arrose plus.
Elle voit défiler à l’horizon pâle
les grands paquebots sur une ligne d’air,
allant vers Marseille ou Gênes selon l’heure.
Quand ils ont disparu, elle reprend sa grille
de mots croisés (elle n’a pas recours
au dictionnaire usé sous la table basse),
surprise chaque fois par les coups espacés
de la pendule au balancier visible
derrière sa vitre et dont le carillon
– aubaine découverte chez un brocanteur –
répète exactement celui de ses parents
à Mers-el-Kébir, sur la rive opposée,
le pays d’en face où elle n’ira plus.
Devenu transparent dans l’écho des heures,
le temps en profondeur passe et ne passe pas.
Le Livre de verre de Jean-Pierre Lemaire, éd. Gallimard, 126 p., 16 €...
Marqué par Jean Grosjean et Philippe Jaccottet, Jean- Pierre Lemaire, né en 1948, est l’une des voix les plus reconnues de la poésie française contemporaine. Sobriété, justesse de ton, humanité profonde du regard posé sur les êtres et sur les choses caractérisent son œuvre. Ce poème, extrait de son dernier recueil, est tout le contraire de la logorrhée médiatique. Pas de pathos, pas de long discours sur la marche de l’histoire, sur la destinée des exilés ou la solitude du grand âge : un simple instantané, restitué avec un tact infini, un sens aigu du détail suggestif. La poésie ne raconte pas, ne disserte pas, elle fait confiance à la sensibilité du lecteur, elle fait le pari que la soif du visage humain qui gît au cœur de chaque être est capable de se réveiller et de gouverner enfin sa pensée. La pendule La vieille dame assise toute la journée regarde la mer entre les plantes sèches de son balcon qu’elle n’arrose plus. Elle voit défiler à l’horizon pâle les grands paquebots sur une ligne d’air, allant vers Marseille ou Gênes selon l’heure. Quand ils ont disparu, elle reprend sa grille de mots croisés (elle n’a pas recours au dictionnaire usé sous la table basse), surprise chaque fois par les coups espacés de la pendule au balancier visible derrière sa vitre et dont le carillon – aubaine découverte chez un brocanteur – répète exactement celui de ses parents à Mers-el-Kébir, sur la rive opposée, le pays d’en face où…
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