Il faut lire ou relire les livres et reportages sur le Viêtnam alors que nous abordons une nouvelle ère d’illusions de guerre.
«J’avoue que, à mon arrivée au Viêtnam, je recherchais surtout des informations compromettantes pour les autorités américaines. Je les ai trouvées, souvent par hasard, voire lors de briefings avec des officiels. » C’est ainsi que commence le premier des extraordinaires reportages de la romancière et critique Mary McCarthy sur la guerre du Viêtnam, publiés dans la New York Review of Books entre le printemps 1967 et l’été 1968.
Rassemblés en deux ouvrages, Vietnam et Hanoi, ces articles ont rapidement fait l’objet de controverses souvent passionnées. Pourtant, on n’y trouve pas de révélations sur les nombreux crimes de guerre perpétrés par les forces américaines au Viêtnam, le massacre de Mỹ Lai ou la destruction du village de Bến Súc, pour ne citer que les plus célèbres. Mais, dépouillée de ses aspects épiques, la guerre y apparaît dans sa réalité crue, brutale, insupportable pour nombre d’Américains aux yeux desquels ce psychodrame mettait en cause les valeurs de la « génération du siècle » à laquelle elle appartenait. Son intention n’étant pas de décrire les combats, McCarthy – attitude singulière pour une journaliste de guerre – déclina les propositions d’accompagner les soldats américains en patrouille.
Apès son arrivée au Sud-Viêtnam, le célèbre reporter Bernard Fall l’avait encouragée à suivre une unité de l’armée de l’air lors d’une mission de bombardement. Cette expérience l’aiderait à se former, à « ne rien ressentir, une nécessité pour une correspondante de guerre », lui dit-il. « Soyez complètement détachée. » L’idée la révulsa. « Pour une personne comme moi, une civile dans l’âme, écrivit-elle, l’insensibilité devrait être le dernier des objectifs ; le détachement équivaudrait à l’indifférence. » La biographe de McCarthy, Frances Kiernan, note que, quelques jours après leur conversation, Fall sauta sur une mine antipersonnel et mourut, comme 60 autres de ses confrères durant cette guerre.
Plus de cinquante ans après la chute de Saïgon, Vietnam et Hanoi méritent d’être lus autant pour ce qu’ils disent du Viêtnam lui-même que pour ce qu’ils révèlent sur le pouvoir d’influence du journalisme de guerre. L’histoire et l’opinion publique ont maintes fois confirmé l’analyse de McCarthy selon laquelle l’implication américaine était une sordide entreprise impériale, au point qu’il s’agit là désormais d’un fait avéré, aujourd’hui incontestable. Cependant, la question de savoir ce que les écrivains peuvent dire ou faire pour mettre fin à une guerre reste pertinente. Rares sont les figures littéraires occidentales contemporaines qui ont osé l’aborder aussi frontalement que McCarthy et, comme elle, s’exposer au mépris d’une frange influente et bruyante de leurs pairs. La réaction suscitée par la récente prise de position de la romancière irlandaise Sally Rooney en faveur des Palestiniens en est un exemple frappant.
Le Nouveau Journalisme des années 1960 a dynamisé le reportage grâce aux techniques de l’autobiographie et de la fiction littéraire : Tom Wolfe l’a fait dans l’univers des passionnés de voitures de collection ; George Plimpton dans celui du football professionnel ; Truman Capote, James Ellroy ou Joan Didion ont même construit des œuvres romanesques articulées sur des assassinats bien réels. Mais la guerre ? La décision de McCarthy de partir au Viêtnam a mis à rude épreuve les fondements du Nouveau Journalisme, non sans susciter quelques réticences. Dans un article publié par le Washington Monthly, en 1974, James Fallows, futur rédacteur de discours à la Maison-Blanche, dénonçait « les dégâts que peut causer un romancier désinvolte, négligent envers les faits ».
Pour d’autres, ce fut une révélation. « McCarthy m’a donné une formule générale pour comprendre la guerre, fourni une grille de lecture qui m’était totalement étrangère, expliqua le journaliste Murray Kempton. Elle a abordé cette guerre comme s’il s’agissait d’un mariage raté. » Ce mariage, en l’occurrence, n’était pas tant celui qui unissait les États-Unis et le Sud-Viêtnam que celui des stratèges de Washington et de l’opinion publique américaine, incitée à soutenir cette « noble » entreprise.
Noble, peut-être pas, mais la guerre du Viêtnam était bel et bien une entreprise, constata McCarthy dès son arrivée. La présence américaine avait transfiguré Saïgon, y popularisant le consumérisme et la spéculation au point de lui rappeler la Californie urbaine. « La capitale m’apparaissait comme un Los Angeles en pleine effervescence, à la frontière d’Hollywood, de Venice Beach et de Watts. » L’appât du gain planait dans l’air, tout comme l’odeur du napalm au petit matin. Lors d’un voyage en avion-cargo militaire vers Hué, elle entendit deux pilotes discuter des projets immobiliers qu’ils entreprendraient après la défaite des communistes : « Depuis les airs, tout en surveillant les Viêt-Cong, ils avaient évalué les possibilités et opté pour Nha Trang – “de belles plages de sable” – plutôt que pour la baie de Cam Ranh – un “désert”. »
Derrière cette vulgarité crasse se cachaient des prétentions d’expertise professionnelle, claironnées par des intellectuels, militaires et civils, chargés de donner à l’effort de guerre une dimension systématique et scientifique. Il y avait ces entrepreneurs locaux sans scrupules, employés pour relayer les efforts d’endoctrinement anticommuniste de la CIA, dont certains avaient été formés à l’université d’État du Michigan. Il y avait ce colonel des Marines contemplant sa « maquette, telle une crèche, en papier mâché, d’un hameau vietnamien idéal », ornée d’une statuette miniature en bronze représentant un dollar, véritable veau d’or. Et il y avait cette prétendue science politique – aussi dénuée de fondements théoriques que l’alchimie – qui sous-tendait l’initiative désastreuse des « hameaux stratégiques », censée rallier les villages ruraux à la lutte contre le Viet-Cong. Au Viêtnam, rapportait McCarthy, l’enthousiasme et le savoir-faire de l’ère Kennedy avaient mené à l’impasse, à la futilité et à la corruption morale.
Certes, McCarthy était snob. Elle ne cherchait pas à dissimuler ni à atténuer son mépris pour la quasi-totalité des Américains rencontrés au Sud-Viêtnam – la langue que, selon elle, ils dégradaient, les déchets qu’ils abandonnaient derrière eux... Si elle s’est concentrée sur l’esthétique de la guerre, sur les mots et les apparences, c’est parce qu’elle avait sérieusement réfléchi aux conclusions de son amie la plus proche, Hannah Arendt, sur la banalité du mal.
Sa démarche s’est heurtée aux critiques de nombre de technocrates, universitaires et autres experts – les « nouveaux mandarins » analysés par Noam Chomsky dans la New York Review – sur des questions sémantiques qui rappellent le débat actuel sur l’emploi du terme génocide pour qualifier l’action d’Israël dans la bande de Gaza.
En écho aux justifications émanant aujourd’hui du pouvoir israélien et de ses défenseurs, les politologues de l’époque considéraient que le mot génocide était tout à fait inapproprié pour décrire ce qui se passait alors au Viêtnam. L’argument avancé était qu’un génocide est ontologiquement intentionnel. Si le Viet-Cong pose une bombe dans un théâtre, c’est une atrocité, mais si les Américains bombardent un village, c’est « différent ». Quand on demande en quoi c’est différent, la réponse fuse : l’action du Viet-Cong était volontaire, tandis que l’action américaine était accidentelle. Les bombes américaines visaient le Viet-Cong et, si elles ont touché des civils, c’était involontaire. Du point de vue américain, aucun bombardement de zone n’implique la préméditation des conséquences, tandis que chaque grenade lancée par un Viet-Cong résulte d’une volonté consciente.
Affirmer que ces arguments se « tiennent », c’est risquer une minimisation honteuse. Je m’empresse d’ajouter que, au moment où j’écris ces lignes, l’idée diabolique de construire des propriétés de luxe en bord de mer dans la bande de Gaza n’est pas le rêve chimérique des soldats de Tsahal, mais bien l’intention déclarée de la Maison-Blanche et de son inquiétant « Conseil de la paix ».
Mary McCarthy n’avait sans doute pas besoin d’aller au Viêtnam pour parvenir à ces conclusions, mais qu’elle ait eu la possibilité de le faire – et elle l’a fait – souligne son immense avantage sur les romanciers actuels qui écrivent sur Gaza. Ni Sally Rooney, ni Omar El Akkad, ni Isabella Hammad, ni Pankaj Mishra, ni Ta-Nehisi Coates, pour ne citer que quelques-uns des romanciers qui ont écrit avec probité et lucidité sur Gaza, n’ont pu se rendre sur place, les autorités israéliennes interdisant l’accès à l’enclave, même aux auteurs les plus conformistes. Les journalistes palestiniens ont dû couvrir ce cauchemar seuls, constamment sous le feu des critiques et des bombes ; des dizaines ont été tués.
Le black-out médiatique imposé par Israël n’est pas seulement un aveu tacite que ses actions à Gaza sont inqualifiables ; c’est la preuve que les gouvernements ont tiré les leçons de la liberté laissée à la presse lors de la guerre du Viêtnam. Avec un peu plus de discrétion et censure, affirment certains, les dirigeants américains auraient peut-être réussi à bombarder Hanoï en toute tranquillité. On tient aujourd’hui le même discours, plus ou moins explicitement, à propos de Gaza, adapté à l’ère de TikTok. « Quand j’essaie de défendre Israël, j’ai l’impression de parler à travers un mur d’enfants morts », déplorait Sarah Hurwitz, ancienne plume de Barack Obama, en référence aux images d’atrocités israéliennes diffusées sur les réseaux sociaux.
Les critiques de McCarthy lui ont reproché de mêler polémique et reportage, mais son portrait du Sud-Viêtnam est saisissant : une série de scènes sordides où l’intelligence, l’intégrité et le talent de l’autrice emportent tout. Son récit du Nord-Viêtnam, Hanoi, est tout autre : son style perd en vivacité, l’analyse cédant la place à l’introspection, frôlant parfois le solipsisme. De son propre aveu, elle s’y est perdue. Ses reportages ont finalement fourni davantage de matière à ses détracteurs et biographes qu’au mouvement pacifiste, desservant les Nord-Viêtnamiens alors qu’elle les croyait dans leur bon droit.
Certes, il était courageux de sa part de se rendre au Nord-Viêtnam, où la menace de bombardements aériens était constante. De fait, presque aucun journaliste américain n’avait couvert la vie à d’Hanoï avant elle. Là encore, elle n’a pas vu de combats – les autorités nord-vietnamiennes ne lui ont jamais proposé de l’emmener – et là encore, peu importe. « Le sens d’une guerre, s’il en a un, écrivait-elle, doit se percevoir à l’arrière, là où se situent les valeurs défendues. »
Sur le plan idéologique, l’alignement des politiques nord-vietnamiennes sur celles de l’Union soviétique et de la Chine maoïste inquiétait depuis longtemps Mary McCarthy. Dans les années 1930 et 1940, elle avait été une fervente partisane de la gauche antistalinienne, ce qui était à l’origine de son inimitié tenace envers la dramaturge Lillian Hellman. « Chaque mot qu’elle écrit est un mensonge », avait déclaré McCarthy à propos de Hellman en 1980, « y compris les articles, les prépositions et les conjonctions. »
Sur le terrain pourtant, McCarthy apparaît plutôt séduite par l’hospitalité et la détresse des habitants de Hanoï. Mais peut-être pouvait-il difficilement en être autrement, le seul moyen d’accéder au Nord-Viêtnam étant d’intégrer l’un des « Comités de paix », étroitement surveillés afin de présenter une image positive. Étonnamment, elle a omis de mentionner la torture. Le récit de McCarthy concernant sa rencontre avec deux prisonniers de guerre américains à la prison de Hỏa Lò (surnommée « l’hôtel Hilton d’Hanoï » par les prisonniers) est curieusement hâtif et peu éclairant. L’un d’eux, emprisonné pendant sept ans, l’a même tout simplement agacée. « Un faucon niais et servile », note-t-elle dans ses carnets. Le lieutenant-colonel James Risner était certes conservateur, mais pas idiot. Lorsqu’il a rédigé sa propre version de leur rencontre, il a relaté les tortures subies mais s’est montré beaucoup moins discourtois envers McCarthy qu’elle ne l’avait été envers lui, affirmant que l’écrivaine avait été trompée par une mise en scène de ses bourreaux.
De fait, il est difficile de reprocher à Mary McCarthy de ne pas avoir reconnu les signes de la torture de Risner, comme ses critiques les plus sévères ont dû le reconnaître. On savait peu de choses à ce sujet en 1968, et la manière dont les militaires ont géré l’épreuve de Hỏa Lò était complexe, rendant cette « situation terrible » opaque, même vue de près. Quoi qu’il en soit, l’élément crucial qui a fait défaut dans le récit de McCarthy sur Hỏa Lò semble avoir été la curiosité, anesthésiée par l’influence américaine et entravée par la vigilance nord-vietnamienne.
Quelques mois avant le premier voyage de Mary McCarthy au Viêtnam, John Steinbeck s’y était rendu pour écrire une série de chroniques pro-guerre pour Newsday. Ce furent ses derniers écrits, publiés juste avant sa mort en 1968. Le lauréat du prix Nobel de littérature s’y était « ridiculisé », pensa McCarthy. Pourtant, plus tôt encore, en février 1966, Steinbeck avait rédigé une série de reportages depuis Israël, restés dans l’ombre. Il était fasciné par le pays, mais reconnaissait que son regard d’observateur l’avait trahi sur un point crucial : partout où il posait les yeux, l’Amérique se superposait comme une double image. Dans le Néguev, il ne pouvait s’empêcher de penser au Texas, au Nevada ou à la Vallée de la Mort. Il savait que « les nuances, les subtilités » du lieu lui échappaient. Il avait parcouru tout ce chemin pour finalement se demander : « N’ai-je vu que l’Amérique ? » Voici une illustration parfaite de la façon dont les romanciers, agissant comme des reporters, peuvent saisir l’essence des choses, même dans la confusion et l’ignorance. Steinbeck n’avait-il pas, en réalité, transmis une vérité historique et politique importante sur Israël et son affinité avec les États-Unis ? Même rapport à la notion de frontière, même croyance en une destinée manifeste ?
Paradoxalement, l’échec nord-vietnamien de Mary McCarthy fut une réussite. Elle n’a pas vu grand-chose du pays, du peuple et de la guerre, et n’a fait que peu d’efforts pour les comprendre. Mais elle a mis au jour les dangereux « fantasmes et illusions des mâles américains », et affirmé son propre espoir, aussi vain fût-il, qu’une romancière puisse contribuer à mettre fin à la guerre en les démasquant. Quel écrivain, hier ou aujourd’hui, pourrait jurer qu’elle a eu tort d’essayer ? 
Cet essai a été initialement publié dans le magazine Boston Review.
Andrew Holter est écrivain et historien. Installé à Chicago, il est l’éditeur d’une sélection d’articles de Murray Kempton, Going Around. Ses écrits sont également parus dans The Times Literary Supplement, The Guardian et The Baffler, entre autres publications....
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