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Foutez-nous la paix !

Par Xavier Couture

L’ontologie ferait de la paix un artifice, un effort pour contenir notre nature
de violence, de possession et de domination.

Printemps 2026 : évoquer la paix, en approcher les contours, ou même en discuter avec son voisin s’apparente à l’interprétation d’un lamento, un De profundis cacophonique, chacun proférant sa vérité sur l’avenir d’un monde en perdition. La paix, en 1945, se jouait à l’ONU, créée à la mémoire des millions de cadavres entassés pendant cinq ans dans des camps ou sous les bombes. La paix s’imposait comme un devoir collectif, une exigence pour une humanité gavée d’horreurs. La paix était une évidence, une enfant de la guerre en somme. On abandonne Clausewitz – « La guerre est la continuation de la politique par d’autres moyens » – pour se tourner vers Foucault – « La politique est la continuation de la guerre par d’autres moyens ». Fermez le ban ! Et quitte à enfoncer les portes ouvertes allons-y : l’homme reste l’homme, bien sûr, et il ne lui aura fallu que quelques mois pour remonter sur ses chars d’assaut en Corée, en Indochine, en Afrique ou ailleurs.

Et la paix dans tout ça ? Elle attend, dans l’antichambre, elle est « la suspension plus ou moins durable des modalités violentes de la rivalité entre unités politiques » disait Raymond Aron. Passons sur les cohortes de philosophes qui ont gambergé sur la question, ils sont légion, avec un petit coup de chapeau à Kant, Hobbes ou Levinas qui n’ont pas chômé sur le sujet. Cohortes, légion, ces références sémantiques à l’art militaire n’ont rien d’anodin, elles illustrent notre mal. Réfugié dans mon Bas-Berry en ce printemps bourgeonnant, mes amis, agriculteurs, éleveurs, bien ancrés dans leur terroir, essaient de comprendre le capharnaüm. La paix de leurs champs leur semble soudain bien précaire. Ils ont la tête qui tourne au milieu des écrans bombardés de missiles en pixels et de drones expertisés par des généraux en retraite, dont la nouvelle carrière consiste à nous en donner la fiche d’identité et les capacités de destruction.

La nouvelle télévision se prend pour l’école de guerre. « Quand la paix reviendra-t-elle ? », demandent en chœur journalistes et chroniqueurs, manifestant leur affliction professionnelle devant les hôpitaux remplis de souffrance et les charniers plein de jeunesse envolée. « Le plus tard possible » n’osent pas trop penser les marchands de cerveaux disponibles contemplant les courbes d’audience. Et quand un malheureux colonel de l’armée de l’air américaine s’éjecte de son aéronef et tombe en territoire ennemi, la téléréalité reprend ses droits : au diable les dizaines de milliers de victimes anonymes, on tient notre héros du jour : « reviendra, reviendra pas ? » Telle est la question. Il s’en faudrait de peu qu’on nous fasse parier chez les bookmakers.

La notion de paix a-t-elle une chance d’advenir sans son contraire ? Les mêmes éleveurs berrichons qui déplorent les morts à Kiev, à Beyrouth, à Téhéran ou à Tel-Aviv reprennent leurs fusils pour expliquer qui est le patron aux sangliers qui passent sur leurs terres, faudrait voir à pas tout confondre, non plus… Les deux paradigmes s’opposent depuis la nuit des temps. Les stoïciens avaient trouvé la solution : si la paix du monde n’est pas de mon ressort, au moins me reste-t-il le pouvoir de l’ataraxie, ma paix ntérieure.

Mais quand le canon frappe à la porte, le stoïcisme marque sa limite, il permet simplement de mourir en harmonie avec soi-même. La sagesse nous conduirait-elle donc à mourir en paix ? Certes, mais si l’objectif individuel est tout à fait louable, on peut le contester quand il s’agit de l’imposer à la foule. On peut émettre quelques doutes sur la validité d’une sagesse décrétée pour tous. La paix s’apparente au bonheur vu par le grand poète italien Leopardi : une attente entre deux souffrances. L’état de paix n’existerait donc pas, il n’aurait d’existence que dans cette absence de guerre, conséquence ontologique de notre état de nature. Nous serions poussés par une irrépressible envie de posséder, de progresser aussi, une envie d’aller là où personne n’a mis le pied, quitte à ramasser au passage ce qui ne nous appartient pas. Vae victis ! Malheur aux vaincus. « Nothing personal », l’ennemi n’est rien d’autre qu’un être humain assis sur mon fauteuil, tout au moins celui sur lequel j’ai décidé de m’asseoir. L’ontologie ferait de la paix un artifice, un effort pour contenir notre nature de violence, de possession et de domination. De l’autre côté de la ronde des convictions Rousseau ne voit qu’un « bon sauvage » perverti par l’apparition de la propriété privée, comme si elle était tombée du ciel, génération spontanée d’un enfer envoyé sur terre par un Machiavel de l’au-delà.

La paix se vend mal, en nos temps de clics. Sur nos réseaux sociaux, il est tentant de partager la détestation de nos ennemis, cela solidifie la communauté des amis, tout en nous évitant de définir ce qui nous rapproche. Quant à la paix, c’est une gare pleine de trains qui arrivent à l’heure. Aucun intérêt. La paix, une actualité rythmée par le constat que tout va pour le mieux : « Vous pouvez dormir tranquilles, bonnes gens, le seigneur veille sur vous du haut de son donjon », criait l’éteigneur de chandelles du Moyen Âge arpentant le village avant son plongeon dans le sommeil. Nous voilà aujourd’hui dans la grande mutualisation des sentiments, le partage de l’hostie médiatique, nous tendons nos yeux vers l’étrange lucarne de nos écrans, contemplant la paix rompue comme on rompt le pain. « Va en paix téléspectateur ». On te montre la guerre et chacun hérite de son petit morceau qu’il trempe dans son angoisse des conflits à répétition, il ne faudrait quand même pas laisser la paix affadir le programme.

La paix ne serait-elle donc qu’une affaire de volonté ? Pourrions-nous la décréter obligatoire ? Quand la question devient trop complexe on peut toujours se tourner vers Spinoza. « La paix n’est pas l’absence de guerre, c’est une vertu, un état d’esprit, une disposition à la bienveillance, à la confiance, à la justice. » Voilà de quoi nous interroger sur notre voracité à regarder l’image des guerres d’ailleurs : elle donne toute sa valeur à notre paix d’ici. Si l’histoire a créé des cycles de guerre et de paix, l’accélération du temps et une démographie qui a vu la population de la planète multipliée par dix en un peu plus d’un siècle ont changé les règles. Le monde fonctionne à haute vitesse multipliant les plaques tectoniques de guerres et de paix, devenus objets de consommation livrés par les outils immatériels ou subis vraiment à coups de vrais missiles, cela dépend de sa résidence et de son état de fortune, dans tous les sens du terme.

Il nous reste l’espoir et l’espérance. La paix peut aussi rester un idéal. Cela demande un peu d’optimisme et beaucoup de réflexion. Johan Galtung était un sociologue et mathématicien norvégien disparu en 2024. Il a inventé l’irénologie : la science de la paix. Il distinguait la paix négative – la simple absence de violence directe – de la paix positive – l’absence de violence structurelle garantie par la présence d’une justice sociale. Il considérait qu’un pays sans guerre mais injuste n’était pas un pays en paix. « Il n’y a pas de mauvais hommes, que de mauvaises idées. L’idée qu’il y a de mauvais hommes est mauvaise », disait-il. Entre Rousseau et Levinas, Galtung a tracé un chemin rationnel un peu déserté par les promeneurs de la politique et du micro. Les convulsions du temps présent ne sont qu’une étape dans l’histoire de l’humanité. Demain est un jour dont la nouveauté recèle des secrets peut-être heureux. En attendant, les stoïciens, on peut les comprendre, restent barricadés dans leur sagesse intérieure et disent aux fâcheux qui sonnent à leur porte : « Foutez-nous la paix ! » 

Consultant et spécialiste des médias, Xavier Couture a travaillé dans la presse et l’audiovisuel notamment TF1, Canal+ et Orange....

L’ontologie ferait de la paix un artifice, un effort pour contenir notre nature de violence, de possession et de domination. Printemps 2026 : évoquer la paix, en approcher les contours, ou même en discuter avec son voisin s’apparente à l’interprétation d’un lamento, un De profundis cacophonique, chacun proférant sa vérité sur l’avenir d’un monde en perdition. La paix, en 1945, se jouait à l’ONU, créée à la mémoire des millions de cadavres entassés pendant cinq ans dans des camps ou sous les bombes. La paix s’imposait comme un devoir collectif, une exigence pour une humanité gavée d’horreurs. La paix était une évidence, une enfant de la guerre en somme. On abandonne Clausewitz – « La guerre est la continuation de la politique par d’autres moyens » – pour se tourner vers Foucault – « La politique est la continuation de la guerre par d’autres moyens ». Fermez le ban ! Et quitte à enfoncer les portes ouvertes allons-y : l’homme reste l’homme, bien sûr, et il ne lui aura fallu que quelques mois pour remonter sur ses chars d’assaut en Corée, en Indochine, en Afrique ou ailleurs. Et la paix dans tout ça ? Elle attend, dans l’antichambre, elle est « la suspension plus ou moins durable des modalités violentes de la rivalité entre unités politiques » disait Raymond Aron. Passons sur les cohortes de philosophes qui ont gambergé sur la question, ils sont légion, avec un petit coup de chapeau à Kant, Hobbes ou Levinas qui n’ont pas chômé sur le sujet. Cohortes, légion, ces références sémantiques à l’art…

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