La finance est présente au cœur des soubresauts de l’histoire, pouvant être un facteur de stabilisation comme de déstabilisation durable.
La finance entretient avec la guerre une relation ancienne et ambiguë. Elle lui donne ses moyens, elle l’accompagne, elle en profite parfois. Elle la combat aussi, à sa manière. Et, dans certains moments de l’histoire, elle contribue à en réparer les conséquences. Cette ambivalence n’est pas accidentelle. Elle tient à la nature même de la finance : organiser des flux, allouer des ressources, projeter du capital dans le temps. Or la guerre, comme la paix, sont des états du monde qui mobilisent précisément ces fonctions. Si l’on veut penser aujourd’hui une « finance de la paix », il faut donc commencer par accepter cette réalité : la finance n’est jamais extérieure au conflit. Elle en est un acteur.
La guerre a toujours été une affaire d’argent. Derrière les armées, il y a des systèmes fiscaux, des dettes publiques, des circuits de financement. Les guerres modernes sont indissociables de la capacité des États à lever des ressources massives de façon continue. La construction des marchés obligataires est liée à cette nécessité : financer des conflits longs, coûteux, incertains. Mais la finance ne se contente pas de financer la guerre. Elle devient aussi, progressivement, une arme de guerre. Les sanctions économiques, les embargos, les gels d’avoirs, les restrictions d’accès aux infrastructures financières sont des instruments des rapports de force internationaux. L’exclusion d’un pays ou de ses banques du système Swift, par exemple, revient à le priver d’une partie de sa capacité à commercer, à se financer, à fonctionner. La guerre se déplace ainsi sur un terrain financier. Banques, gestionnaires d’actifs, infrastructures de marché ne sont donc pas seulement des intermédiaires neutres. Ils participent, qu’ils le veuillent ou non, à l’efficacité de ces dispositifs.
Face à cette réalité, une partie du monde financier a, très tôt, développé une posture de refus. Dès le xviiie siècle, certaines communautés religieuses, notamment les quakers aux États-Unis, refusent de contribuer à l’effort de guerre, y compris par le paiement de taxes spécifiques. Au xxe siècle, cette tradition se prolonge dans l’investissement éthique, avec des fonds excluant les industries de l’armement, comme Pax World Fund, créé dans le contexte de la guerre du Viêtnam. Cette approche repose sur une intuition simple : ne pas être complice. Refuser que l’épargne serve à produire des instruments de destruction. Maintenir une cohérence entre valeurs morales et décisions d’investissement. Elle conserve aujourd’hui toute sa légitimité. Mais elle présente aussi une limite : elle tend à réduire la question de la paix à une logique d’exclusion sectorielle. Or la réalité géopolitique contemporaine et les évolutions technologiques rendent cette approche insuffisante.
L’histoire montre que la finance peut aussi être un facteur de stabilisation – ou, au contraire, de déstabilisation durable. Le plan Marshall en est l’exemple le plus emblématique. Il visait explicitement à reconstruire des sociétés détruites, à restaurer leur capacité productive, et à éviter que la misère et le chaos ne nourrissent de nouveaux conflits. La finance devient alors un outil politique de paix. À l’inverse, le traité de Versailles illustre le risque symétrique. Les réparations imposées à l’Allemagne, combinées à une architecture politique fragile, ont alimenté un ressentiment profond, dont les conséquences ont conduit à la Seconde Guerre mondiale. La finance produit des effets politiques. Elle peut stabiliser ou humilier, intégrer ou exclure, pacifier ou radicaliser.
Après la fin de la guerre froide, l’intégration économique, la mondialisation financière, l’interdépendance des marchés étaient censées rendre la guerre moins probable. Le retour des conflits de haute intensité, la fragmentation géopolitique, la montée des rivalités de puissance, la réaffirmation des logiques de blocs ont replacé la question de la guerre au centre. La finance s’y retrouve directement exposée. Elle est mobilisée pour financer des efforts de défense. Elle est sollicitée pour mettre en œuvre des régimes de sanctions. Elle est appelée à contribuer à des programmes de reconstruction, comme aujourd’hui pour l’Ukraine. Elle est aussi interrogée sur sa responsabilité : peut-elle continuer à se penser comme neutre ?
Le débat actuel est souvent posé de manière simpliste : faut-il, oui ou non, financer la défense ? La formulation est trompeuse. Elle confond des réalités différentes. Financer une industrie d’armement offensive, sans distinction, n’est pas équivalent à soutenir les capacités de défense d’une démocratie. Produire des armes controversées n’est pas comparable au développement de systèmes de cybersécurité ou de protection d’infrastructures critiques. Alimenter une économie de guerre n’est pas la même chose que renforcer une capacité de dissuasion. Réduire la question à une logique d’exclusion revient à ignorer ces distinctions. À l’inverse, abandonner toute exigence éthique au nom du réalisme géopolitique serait une autre erreur. La finance deviendrait un instrument sans boussole au service des rapports de force.
Il faut donc changer de perspective. La finance de la paix n’est pas la finance qui ignore la guerre. C’est la finance qui cherche à rendre la guerre moins probable, les démocraties moins vulnérables et la reconstruction plus rapide lorsque le conflit a eu lieu.
Une grande partie des conflits contemporains trouve ses racines dans des fragilités structurelles : inégalités extrêmes, insécurité alimentaire, dépendances énergétiques, dégradation climatique, faiblesse des institutions. Une finance de la paix doit d’abord être une finance de prévention. Cela signifie investir dans les infrastructures, l’éducation, la santé, l’adaptation climatique, la résilience des territoires. Cela signifie réduire les vulnérabilités qui rendent les sociétés instables. Cela signifie considérer que la stabilité économique et sociale est un facteur de sécurité. C’est ici que la finance durable trouve sa pleine légitimité : non pas comme un supplément moral, mais comme un levier de stabilité.
La paix ne repose pas seulement sur l’absence de conflits. Elle suppose la capacité des sociétés à résister aux chocs, à se défendre, à préserver leurs institutions. Dans un monde redevenu conflictuel, cette dimension ne peut être ignorée. Une finance de la paix doit intégrer la question de la résilience démocratique : sécurité des infrastructures, souveraineté énergétique, indépendance technologique, cybersécurité, base industrielle. C’est particulièrement vrai dans le cas de l’Europe. Il ne s’agit pas de financer la guerre. Il s’agit d’éviter que l’absence de capacité de défense ne rende la guerre plus probable.
Enfin, une finance de la paix est une finance de réparation. La fin d’un conflit ne suffit pas à produire la paix. Sans reconstruction économique, sans remise en état des infrastructures, sans relance de l’activité, les sociétés restent fragiles, exposées, instables. La reconstruction de l’Ukraine en offre aujourd’hui une illustration concrète. Elle mobilise déjà des mécanismes financiers complexes : garanties publiques, investissements privés, instruments multilatéraux. La paix, ici, n’est pas un état. C’est un processus financé.
La tentation est grande de chercher des positions simples : exclure, refuser, se tenir à distance. Mais la finance n’a jamais été à distance de l’histoire. Elle est au cœur des équilibres économiques, des rapports de force, des dynamiques de reconstruction. Au fond, penser une finance de la paix revient à remplacer une logique simple – exclure ou non – par une doctrine d’allocation plus fine. Une approche qui ne supprime pas les dilemmes, mais les rend explicites. Une finance de la paix est une finance orientée. Orientée vers la réduction des causes de conflit. Orientée vers la protection des sociétés ouvertes et démocratiques. Orientée vers la capacité à reconstruire après la destruction. Autrement dit, une finance qui accepte le réel, mais qui ne renonce pas à le transformer. 
Dirigeant d’entreprise engagé dans la transition écologique, Philippe Zaouati a contribué au développement de la finance durable, notamment au sein du groupe d’experts de la Commission européenne. Il est l’auteur de nombreux ouvrages, dont quatre romans....
La finance est présente au cœur des soubresauts de l’histoire, pouvant être un facteur de stabilisation comme de déstabilisation durable. La finance entretient avec la guerre une relation ancienne et ambiguë. Elle lui donne ses moyens, elle l’accompagne, elle en profite parfois. Elle la combat aussi, à sa manière. Et, dans certains moments de l’histoire, elle contribue à en réparer les conséquences. Cette ambivalence n’est pas accidentelle. Elle tient à la nature même de la finance : organiser des flux, allouer des ressources, projeter du capital dans le temps. Or la guerre, comme la paix, sont des états du monde qui mobilisent précisément ces fonctions. Si l’on veut penser aujourd’hui une « finance de la paix », il faut donc commencer par accepter cette réalité : la finance n’est jamais extérieure au conflit. Elle en est un acteur. La guerre a toujours été une affaire d’argent. Derrière les armées, il y a des systèmes fiscaux, des dettes publiques, des circuits de financement. Les guerres modernes sont indissociables de la capacité des États à lever des ressources massives de façon continue. La construction des marchés obligataires est liée à cette nécessité : financer des conflits longs, coûteux, incertains. Mais la finance ne se contente pas de financer la guerre. Elle devient aussi, progressivement, une arme de guerre. Les sanctions économiques, les embargos, les gels d’avoirs, les restrictions d’accès aux infrastructures financières sont des instruments des rapports de force internationaux. L’exclusion d’un pays ou de ses banques du système Swift, par exemple, revient à le priver d’une…