Une nouvelle approche de la politique de défense est nécessaire si on veut convaincre l’adversaire de renoncer à ses intentions belliqueuses.
Le président de la République a annoncé, le 13 juillet 2025, une révision de la Loi de programmation militaire (LPM) 2024-2030. Cette déclaration a pu sembler surprenante alors que cette LPM venait seulement d’entrer dans sa deuxième année. Cependant, la dégradation de la situation internationale n’a fait que s’accélérer depuis son adoption, soulignant la nécessité de s’adapter encore plus rapidement.
Cette révision semble avant tout valider une nette augmentation des dépenses militaires. Le chef de l’État a aussi annoncé un effort supplémentaire de 36 milliards d’euros d’ici 2030. La réponse à une situation internationale très dégradée passe-t-elle uniquement par plus de dépenses militaires ? Ne faut-il pas également repenser la manière dont la France utilise son budget de défense pour adapter notre défense aux réalités géostratégiques du xxie siècle ?
La LPM 2024-2030 était initialement conçue pour permettre un accroissement significatif des dépenses militaires. Toutefois, le montant de cet effort supplémentaire avait fait l’objet d’un vif débat entre les armées et le ministère des Finances. Le président de la République avait tranché pour un montant dont la communauté de défense savait, d’emblée, qu’il ne suffirait pas pour atteindre un modèle d’armée complet à l’horizon 2030. Au mieux, cet objectif était alors envisagé pour 2035. Cependant, l’invasion russe de l’Ukraine en 2022, puis la guerre israélo-américaine contre l’Iran ont très rapidement démontré que la trajectoire budgétaire fixée il y a deux ans ne serait pas compatible avec la conflictualité croissante du monde.
Ce surcroît de dépenses militaires fait écho aux pressions de Donald Trump incitant les Européens à augmenter leurs dépenses militaires de 2 % du PIB en 2025 à 3,5 % en 2030. Il est certain que les trois décennies de l’après-guerre froide ont été caractérisées en Europe par ce que le président George H. W. Bush avait appelé les « dividendes de la paix ». Les Européens ont fortement réduit leurs efforts de défense dès le début des années 1990. Il faudra attendre l’annexion de la Crimée par la Russie en 2014 pour que les dépenses militaires européennes commencent à augmenter de nouveau, avant de croître réellement après l’invasion de l’Ukraine en 2022.
Ce dernier conflit a souligné le manque de préparation des armées en Europe. Après trois décennies de paix, le format des armées s’est révélé insuffisant et les stocks d’armements plus que limités. Certains n’hésitaient pas d’ailleurs à parler d’armées bonzaï pour caractériser des forces conçues comme expéditionnaires plus que pour préparer un affrontement majeur entre États. La recapitalisation des armées européennes est un réel impératif.
La France et le Royaume-Uni ont une situation plus enviable que d’autres pays ayant baissé la garde, mais il n’en reste pas moins qu’il leur serait difficile de faire face à une guerre similaire à celle qui se déroule en Ukraine ou en Iran. Les armées ont fortement réduit leurs flottes d’avions de combat, de chars, d’avions de transport, de frégates… et les stocks de munitions sont en réalité échantillonnaires.
Toutefois, augmenter les dépenses militaires est-il une réponse en soi ? Dans son Traité de l’art militaire, Végèce rappelait l’adage antique Si vis pacem para bellum. Cependant, les dernières révisions et actualisations de la politique de défense semblent courir après l’évolution du contexte géostratégique en modulant les moyens et les ressources budgétaires. Toujours plus est-il la bonne réponse ? Faut-il augmenter les dépenses de manière homothétique ? Le risque est peut-être de préparer la guerre d’hier plutôt que celle de demain si nous ne prenons pas le temps de réfléchir aux moyens appropriés pour atteindre l’objectif ultime : garantir la sécurité internationale de la France et de l’Europe.
L’important n’est pas nécessairement de pouvoir dominer l’adversaire, quantitativement ou qualitativement, même si ceci est indispensable au cours d’une guerre. Le véritable enjeu consiste avant tout à convaincre l’adversaire de renoncer à ses intentions et, s’il poursuit dans son erreur, d’être en mesure de l’arrêter. Toutefois, la victoire n’est jamais assurée, pour diverses raisons. Il est donc important d’être en mesure de dissuader avant tout.
Depuis le général de Gaulle, la France a concentré ses efforts militaires pour construire une force nucléaire permettant la dissuasion du faible au fort. Ce postulat correspondait bien au contexte de la guerre froide dans la perspective d’une troisième guerre mondiale, c’est-à-dire un affrontement déterminant au plus haut niveau d’engagement. D’ailleurs, le premier Livre blanc de la défense de la France, en 1972, actait la centralité de la dissuasion nucléaire et considérait que les forces conventionnelles auraient pour mission principale de tester la volonté de l’adversaire, ce que l’on appelle l’épaulement conventionnel dans la grammaire nucléaire, avant de recourir à une réponse nucléaire.
Cependant, depuis la fin de la guerre froide, la plupart des conflits se sont déroulés bien en deçà du seuil nucléaire. La guerre en Ukraine souligne le paradoxe d’une arme nucléaire représentant une épée de Damoclès, mais qui n’empêche pas la poursuite des hostilités. En dépit des déclarations fracassantes du pouvoir russe sur de possibles frappes nucléaires, aucun emploi n’a heureusement eu lieu au cours des quatre années écoulées, malgré une incursion ukrainienne sur le territoire russe.
Cela ne remet pas en question la pertinence de la dissuasion nucléaire. Cette arme pourrait jouer un rôle majeur dans une troisième guerre mondiale. De plus, il n’est pas envisageable de progresser vers un désarmement nucléaire mondial et il n’est pas possible de désinventer l’arme nucléaire. Cette dernière restera durablement un pilier de la défense de la France. Cependant, les conflits récents montrent que transformer la France en « Suisse nucléaire » serait très périlleux, car nos adversaires ont bien compris que beaucoup d’actions militaires se situent très en deçà du seuil nucléaire.
De ce fait, il est nécessaire de compléter le volet nucléaire par une dissuasion conventionnelle afin d’éviter les stratégies de contournement de la puissance nucléaire. Cela suppose toutefois de repenser les moyens conventionnels afin de convaincre un adversaire que nos armées seront en mesure de faire échouer ses plans. La dissuasion conventionnelle repose sur un objectif central : tenir la ligne de front suffisamment longtemps pour obliger l’adversaire à renoncer à ses objectifs et renverser le rapport de forces en notre faveur, dans cette dialectique des volontés si bien analysée par le général Beaufre.
Or, la France fait face à un défi. Depuis la fin de la guerre froide, notre pays applique une politique de non-choix. Les LPM successives n’ont pas fondamentalement remis en question l’architecture de défense de la France. Elles ont cherché en priorité à aménager les ressources pour continuer à avoir ce que les armées appellent un modèle d’armée complet. Ceci revient à avoir la gamme la plus complète possible des moyens militaires à l’égal des grandes puissances militaires mondiales.
Cependant, cet objectif apparaît difficilement atteignable compte tenu des budgets que notre pays est capable d’allouer à ses armées. En conséquence, la France est le pays européen qui possède le plus large spectre de capacités militaires, mais souvent en très petites quantités. L’exemple du porte-avion est éloquent : comment la France peut-elle être crédible en ayant un seul porte-avion ? Cet exemple est la partie émergée de l’iceberg. Dans de nombreux domaines, nos armées ont gardé l’ensemble des compétences, mais sur un format tellement restreint que nos adversaires peuvent estimer qu’elles ne seraient pas capables de tenir très longtemps.
La dissuasion conventionnelle est essentielle afin de dissuader les adversaires potentiels et préserver la paix. Cependant, le choix de la France de privilégier la complétude plutôt que l’épaisseur des moyens militaires ne permet pas d’atteindre cet objectif. La France ne serait pas en mesure de couvrir une ligne de front comme en Ukraine. Elle ne pourrait certainement pas tenir plusieurs années. Les guerres en Ukraine et en Iran nous rappellent que toute guerre majeure clausewitzienne, entre États, se caractérise par une logique d’attrition.
Il semble donc important non seulement d’accroître les dépenses militaires pour gagner en crédibilité, notamment dans le domaine des munitions, mais aussi de gagner en épaisseur pour tenir dans la durée. Cela ne semble pas envisageable en cherchant à couvrir l’ensemble de spectre possible des capacités militaires pour une puissance militaire moyenne comme la France. Choisir, c’est renoncer mais aussi arrêter de se mentir à soi-même. Ceci est d’autant plus important que nos adversaires potentiels ne sont pas dupes. Ils savent que le temps jouera nécessairement en leur faveur et n’hésiteront pas à s’engager dans une guerre d’usure.
Il semble donc nécessaire de réfléchir à une nouvelle approche de la politique de défense afin d’augmenter les budgets mais en concentrant les efforts sur quelques domaines plutôt que de s’épuiser à vouloir tout faire sans y parvenir de manière crédible. Ceci est essentiel pour accroître notre dissuasion conventionnelle qui est une condition sine qua non pour prévenir les guerres plutôt que de devoir les gérer.
Ces renoncements ne peuvent cependant faire sens qu’à la condition de progresser vers une défense collective en Europe entre Européens. Cette approche commune doit permettre de couvrir l’ensemble des capacités militaires à l’échelle du continent, ce qui permettrait de combiner une crédibilité militaire nationale et collective. Toutefois, pour convaincre nos alliés européens, la France doit d’abord devenir elle-même plus crédible et donc dissuasive dans le domaine conventionnel pour entraîner ses alliés.
Renaud Bellais est chercheur associé au CESICE, Université Grenoble Alpes, et codirecteur de l’Observatoire de la défense, Fondation Jean Jaurès....
Une nouvelle approche de la politique de défense est nécessaire si on veut convaincre l’adversaire de renoncer à ses intentions belliqueuses. Le président de la République a annoncé, le 13 juillet 2025, une révision de la Loi de programmation militaire (LPM) 2024-2030. Cette déclaration a pu sembler surprenante alors que cette LPM venait seulement d’entrer dans sa deuxième année. Cependant, la dégradation de la situation internationale n’a fait que s’accélérer depuis son adoption, soulignant la nécessité de s’adapter encore plus rapidement. Cette révision semble avant tout valider une nette augmentation des dépenses militaires. Le chef de l’État a aussi annoncé un effort supplémentaire de 36 milliards d’euros d’ici 2030. La réponse à une situation internationale très dégradée passe-t-elle uniquement par plus de dépenses militaires ? Ne faut-il pas également repenser la manière dont la France utilise son budget de défense pour adapter notre défense aux réalités géostratégiques du xxie siècle ? La LPM 2024-2030 était initialement conçue pour permettre un accroissement significatif des dépenses militaires. Toutefois, le montant de cet effort supplémentaire avait fait l’objet d’un vif débat entre les armées et le ministère des Finances. Le président de la République avait tranché pour un montant dont la communauté de défense savait, d’emblée, qu’il ne suffirait pas pour atteindre un modèle d’armée complet à l’horizon 2030. Au mieux, cet objectif était alors envisagé pour 2035. Cependant, l’invasion russe de l’Ukraine en 2022, puis la guerre israélo-américaine contre l’Iran ont très rapidement démontré que la trajectoire budgétaire fixée il y a deux ans…