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Aveuglement

Par Pierre Migozzi

Abreuvé de fictions toujours plus réalistes, notre regard tend à s’accoutumer aux images de mort. Au risque d’émousser notre capacité à l’indignation.
L’Apocalypse, c’était hier. Il arrive parfois que les hasards du calendrier culturel coïncident avec l’angoissante actualité mondiale et que, ainsi, l’histoire ricoche. À ce titre, la ressortie en salles, le 25 février dernier, des Leçons de ténèbres (1992) de Werner Herzog – stupéfiant documentaire post-guerre du Golfe se focalisant sur l’incendie des puits de pétrole koweïtiens et, au-delà, sur la désolation de l’émirat après le passage des troupes de Saddam Hussein en février 1991 – constitue à la fois un rappel douloureux autant qu’une anticipation visionnaire à l’usage de nos sociétés gavées d’images de toutes formes. C’est que le film réalisé par Herzog ne se contente pas de dérouler le terrible constat, fût-il paradoxal, de la cohabitation entre l’horreur objective et le sublime filmé, il démontre l’effroyable beauté dont peut se parer le chaos dès lors qu’on en tisse les lambeaux pour composer un grandiose chant de la destruction.

Dès les premières minutes de visionnage, un doute apparaît, très vite confirmé : ces images, nous les avons déjà vues. Ces ruines désertiques, ces paysages dévastés, ces maisons éventrées, ces rivières et lacs de pétrole gisant comme de gigantesques miroirs, ces infrastructures détruites, ces brasiers infernaux haut comme des immeubles, ces nuages de plomb qui éventrent le ciel… Tout ça, nous l’avons déjà vu. Mais où ? Quiconque possède aujourd’hui un smartphone ou dispose d’une connexion à Internet aura aperçu, au détour d’une publication Instagram ou d’une vidéo YouTube, les conséquences des pluies de bombes et des grêles de missiles qui s’abattent, depuis plusieurs années sur l’Ukraine ou Gaza et, plus récemment, sur le Liban ou l’Iran. Ces images sont les mêmes.

Quels que différents que soient les guerres et les belligérants, leur résonance visuelle procède d’une grammaire identique. À ceci près que le réemploi des images ramenées du Koweït par Herzog lui confère une dimension symbolique extrêmement puissante, sorte de contrechamp à la propagande médiatique américaine qui avait valu à l’opération Tempête du désert d’être qualifiée de « guerre de jeu vidéo ».

Les images de l’embrasement du Moyen-Orient qui nous parviennent aujourd’hui par différents canaux, triées par des algorithmes et magnifiées par des écrans HD, sont, elles, dénuées de message critique, offertes à notre perception plus qu’à notre compréhension. De ce fait, elles nous apparaissent étrangement familières… Comment en sommes-nous arrivés au point où nous pouvons suivre, quasi en direct, dans notre main, sans sursaut d’indignation, le spectacle d’une barbarie toujours plus abject ? Comment notre regard s’est-il habitué à la quotidienneté des massacres, défilant sous nos doigts réifiés, prompts à naviguer entre des abominations que nous peinons tant à nommer, à distinguer ? C’est précisément la question qu’explorait Michal Kosakowski dans son court métrage expérimental, Just Like the Movies, qui proposait, à partir d’images de films catastrophe, une reconstitution des attentats du 11 septembre 2001.

Que s’est-il passé depuis trente ans et qu’a-t-il bien pu se nouer dans notre inconscient collectif ? Ce que le caractère réminiscent du film de Herzog démontre, c’est que nos yeux se sont préparés, ont été préparés, à la toute relative banalité de ces images. Elles ne surprennent plus alors ; elles le devraient ; elles bouleversaient naguère. Elles n’ont plus ce pouvoir de l’inédit, propice à sidérer et, parfois même, à révéler, pas plus qu’elles ne nous font comprendre, autrement qu’en surface, ce qui se joue en elles.

Nos cerveaux de spectateurs ont intégré depuis longtemps cette grammaire visuelle martiale et destructrice, ont élaboré, au fil des ans et des films, une dialectique presque instinctive autour du champ de bataille devenant champ de caméra. Décennie après décennie, l’imaginaire hollywoodien, à travers superproductions et blockbusters, films de guerre comme récits postapocalyptiques, a défini tout un champ lexical, volontiers assourdissant, fait d’explosions, de flammes, de sable et de sang.

Comment ne pas penser en (re)voyant ces Leçons de ténèbres aux deux volets les plus récents de la saga d’anticipation futuriste Mad Max : Fury Road (2015) et Furiosa (2024), aux landes charbonneuses du Mordor imaginées par Tolkien dans Le Seigneur des Anneaux et portées à l’écran par Peter Jackson (2001-2003) ou encore aux fresques militaires que sont La Chute du faucon noir (2001), Démineurs (2008), American Sniper (2014) et bien évidemment Jarhead : La Fin de l’innocence (2005) voire même Rogue One (2016), l’épisode le plus sombre de la saga Star Wars et son pendant tragique adapté de Frank Herbert, le diptyque Dune (2021-2024) ?

Ces images folles, consumées de l’intérieur par une vision de l’Apocalypse presque immanente, ont d’une certaine manière hanté les majors d’Hollywood, avides de capter l’attention du monde entier en lui offrant le spectacle toujours plus grand d’une cruauté aseptisée, savourée dans le confort du divertissement. Ce choix du spectaculaire, motivé par une logique aveugle de la surenchère commerciale, a poussé l’artifice – une vérité entièrement fabriquée donc – à revisiter un réel déjà enregistré et surtout dépourvu d’illusion, jusqu’à littéralement l’avaler et le rendre inoffensif, pour peu qu’il reste à l’état de souvenir, sans relai esthétique à même de raviver la fournaise.

L’obsession de mobiliser le public (inter)national a conduit le marché hollywoodien à se repaître des images de la guerre du Golfe, celles réutilisées par Herzog comme celles de CNN – déjà elles-mêmes innervées d’une syntaxe toute hollywoodienne – proposant des fictions triomphales dépouillées de la dimension contestataire qui irriguait celles inspirées de conflits antérieurs, en particulier la guerre du Viêtnam. Pourtant, alors même que des films comme Apocalypse Now (1979), Full Metal Jacket (1987) ou Voyage au bout de l’enfer (1978) se donnaient pour mission de dénoncer les exactions et les tueries de masse, ils avaient fait l’objet de vastes polémiques, accusés de reprendre le style des images documentaires de l’époque (donc de propagande gouvernementale) pour célébrer et justifier les aventures militaires.

Si engranger les différents témoignages visuels de l’escalade dans l’horreur pour engendrer certains des futurs codes du spectacle cinématographique semble donc vieux comme le 7e art et inhérent à son pouvoir de fascination, qu’en est-il à l’époque qui est la nôtre, où ces occurrences ressurgissent dans nos foyers, du fond de nos poches, loin de l’attraction des salles obscures ? Et nous, que devenons-­nous devant ces images à flux constant diversement semblables, recyclées et relayées par des vitres numériques, vampirisant notre attention, guidant nos existences et endiguant notre capacité à voir et, bien plus grave, à penser ?

Retourner à nos vies pour regarder, docilement et quotidiennement, ces images de fin du monde s’insérer et s’empiler dans nos consciences, ces mêmes images que nous avons mis tant de films à ingérer et que nous avons, de fait, déjà digérées, nous rappelle que cet archivage mental a un coût autant qu’un poids. L’Apocalypse a déjà eu lieu. Mais, occupés par son reflet fictionnel, nous l’avons tout simplement oublié.

Pierre Migozzi est un jeune réalisateur, auteur d’un premier film de fiction en 2025 intitulé Lugor Espèr, un moyen métrage sur l’Occupation en France. Cinéphile insatiable, il dialogue régulièrement avec de nombreux cinéastes et travaille comme conseiller auprès de sociétés de production....

Abreuvé de fictions toujours plus réalistes, notre regard tend à s’accoutumer aux images de mort. Au risque d’émousser notre capacité à l’indignation. L’Apocalypse, c’était hier. Il arrive parfois que les hasards du calendrier culturel coïncident avec l’angoissante actualité mondiale et que, ainsi, l’histoire ricoche. À ce titre, la ressortie en salles, le 25 février dernier, des Leçons de ténèbres (1992) de Werner Herzog – stupéfiant documentaire post-guerre du Golfe se focalisant sur l’incendie des puits de pétrole koweïtiens et, au-delà, sur la désolation de l’émirat après le passage des troupes de Saddam Hussein en février 1991 – constitue à la fois un rappel douloureux autant qu’une anticipation visionnaire à l’usage de nos sociétés gavées d’images de toutes formes. C’est que le film réalisé par Herzog ne se contente pas de dérouler le terrible constat, fût-il paradoxal, de la cohabitation entre l’horreur objective et le sublime filmé, il démontre l’effroyable beauté dont peut se parer le chaos dès lors qu’on en tisse les lambeaux pour composer un grandiose chant de la destruction. Dès les premières minutes de visionnage, un doute apparaît, très vite confirmé : ces images, nous les avons déjà vues. Ces ruines désertiques, ces paysages dévastés, ces maisons éventrées, ces rivières et lacs de pétrole gisant comme de gigantesques miroirs, ces infrastructures détruites, ces brasiers infernaux haut comme des immeubles, ces nuages de plomb qui éventrent le ciel… Tout ça, nous l’avons déjà vu. Mais où ? Quiconque possède aujourd’hui un smartphone ou dispose d’une connexion à Internet aura aperçu, au…

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