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Femina Pax

Par Guila Clara Kessous

Les négociations de paix, comme la guerre, sont vues comme une affaire d’hommes. Pour favoriser la réussite des accords, il est temps que cela change.
On m’a dit que ce n’était pas raisonnable. C’était à l’ONU, en septembre 2025. Je proposais une résolution simple : 30 % de femmes aux tables de négociation.

Trente pour cent. En face de moi, des diplomates expérimentés, des gardiens du réel, des hommes et des femmes qui pensent le monde avec sérieux. On m’écoute. Puis on nuance. Puis on corrige.

« Voyons, Madame… 30 %, c’est bien trop. » Trop.

Le mot est resté suspendu. Trop de femmes. Trop de réel. Trop de monde, peut-être. Alors j’ai compris que le problème n’était pas le chiffre. Le problème, c’est ce qu’il révèle. Car depuis des décennies, nous négocions la paix sans celles qui en paient le prix le plus élevé. Nous signons des accords en laissant hors de la pièce une partie essentielle du réel, comme si l’on pouvait stabiliser un monde que l’on regarde à moitié.

Ce que l’on appelle aujourd’hui « réalisme » est parfois une forme d’aveuglement organisé. Que voit-on lorsque les femmes ne sont pas là ? On ne voit pas que 287 000 femmes meurent chaque année de complications liées à la grossesse qui, pour la plupart, sont évitables. On ne voit pas que 218 millions n’ont pas accès à la contraception qu’elles souhaitent. On ne voit pas que la sécurité internationale commence aussi dans ces corps-là. On ne voit pas que la moitié des déplacés et réfugiés dans le monde sont des femmes et des filles, exposées à des violences que personne ne veut mesurer. Et pourtant, j’ai vu ce que les femmes peuvent changer.

Leymah Gbowee, la militante libérienne pour la paix, disait : « Nous avons utilisé notre présence pour transformer la peur en dialogue. Si nous ne sommes pas là, les voix de nos sœurs ne sont pas entendues. »

Michelle Bachelet, ancienne présidente du Chili, rappelait : « La paix durable commence par inclure celles qui vivent la guerre tous les jours, dans leurs foyers, dans leurs écoles, dans leurs communautés. »

Ellen Johnson Sirleaf, qui fut présidente du Liberia, expliquait : « Les accords que nous signons doivent refléter toutes les réalités, pas seulement celles que l’on voit depuis la table. Sinon, ce ne sont que des papiers qui volent au vent. »

On ne voit pas non plus que, lorsque les femmes participent aux processus de paix, les accords ont 35 % de chances supplémentaires de durer au moins quinze ans. On ne voit pas que la participation féminine modifie non seulement les contenus, mais aussi les méthodes : les négociations deviennent plus inclusives, plus transparentes, plus attentives aux besoins des populations civiles.

Ce que l’on appelle « trop », ce sont ces angles morts. Ce que l’on refuse, ce n’est pas une revendication. C’est une transformation. Car inclure les femmes ne consiste pas à ajouter une voix autour de la table. Cela consiste à changer la table elle-même, à déplacer ce qui est visible, ce qui est audible, ce qui devient négociable. Cela oblige à parler de ce que la diplomatie a longtemps tenu à distance : les corps, les violences, le soin, les dépendances, les fragilités, les interdépendances. Bref, le réel.

On m’a appris que la diplomatie était l’art du possible. Mais possible pour qui ? Et à quel prix ? Une paix négociée sans les femmes est une paix partielle. Et une paix partielle est une paix instable.

Femina Pax. Ce n’est pas un slogan. C’est une ligne de fracture. D’un côté, une diplomatie qui continue de reproduire ses angles morts. De l’autre, une diplomatie qui accepte de se transformer pour intégrer ce qu’elle ne voulait pas voir.

Depuis septembre 2025, je porte cette résolution. Elle dérange. Elle agace parfois. Elle est jugée « prématurée », « ambitieuse », « déconnectée ». Mais ce qui est réellement déconnecté, c’est de continuer à penser la paix sans celles qui la vivent.

On a longtemps dit qu’il fallait donner la parole aux femmes. C’est faux. Elles n’ont jamais cessé de parler. Ce qui a manqué, ce sont les structures pour les entendre.

Écouter n’est pas un geste passif. C’est un acte de pouvoir. C’est décider ce qui entre dans le réel politique.

Les 30 % ne sont pas un objectif. Ils sont un point de bascule. Le moment où une présence cesse d’être tolérée pour devenir incontournable. Le moment où l’on ne peut plus faire semblant. Car c’est bien de cela qu’il s’agit : nous ne pouvons plus faire semblant de ne pas savoir.

Nous savons que les accords tiennent mieux. Nous savons que les angles morts coûtent des vies. Nous savons que l’exclusion produit de l’instabilité. Et pourtant, nous hésitons encore.

Alors oui, 30 %, c’est peut-être « trop » pour certains. Mais c’est surtout le minimum pour commencer à voir.

Il ne s’agit pas d’ajouter une voix. Il s’agit de changer ce qui compte. Il ne s’agit pas d’équilibrer une table. Il s’agit de redéfinir ce qui s’y joue.

Alors j’ai essayé de le dire par l’art… par le corps… par le film. J’ai signé Woman on Rope.

Cette femme qui se hisse difficilement vers l’égalité, qui avance pas à pas, face à la peur, au doute, aux obstacles.

Parfois, les questions surgissent : « Mais que ferons-nous si les femmes ne sont pas à la hauteur aux tables de négociation ? »

Ma réponse est simple : laissez-­les essayer. Laissez-les transformer les discussions, changer les règles du jeu, déplacer la table elle-même. Parce que la hauteur ne se mesure pas au départ, mais à la force avec laquelle on se relève et persévère.

Et alors, cette ascension difficile devient un symbole. Elle se clôt avec cette résolution : Femina Pax.

La paix n’aura sa pleine force que lorsque celles qui en connaissent le prix seront enfin celles qui la construisent.

Guila Clara Kessous est artiste de l’Unesco pour la Paix et Coach Executive....

Les négociations de paix, comme la guerre, sont vues comme une affaire d’hommes. Pour favoriser la réussite des accords, il est temps que cela change. On m’a dit que ce n’était pas raisonnable. C’était à l’ONU, en septembre 2025. Je proposais une résolution simple : 30 % de femmes aux tables de négociation. Trente pour cent. En face de moi, des diplomates expérimentés, des gardiens du réel, des hommes et des femmes qui pensent le monde avec sérieux. On m’écoute. Puis on nuance. Puis on corrige. « Voyons, Madame… 30 %, c’est bien trop. » Trop. Le mot est resté suspendu. Trop de femmes. Trop de réel. Trop de monde, peut-être. Alors j’ai compris que le problème n’était pas le chiffre. Le problème, c’est ce qu’il révèle. Car depuis des décennies, nous négocions la paix sans celles qui en paient le prix le plus élevé. Nous signons des accords en laissant hors de la pièce une partie essentielle du réel, comme si l’on pouvait stabiliser un monde que l’on regarde à moitié. Ce que l’on appelle aujourd’hui « réalisme » est parfois une forme d’aveuglement organisé. Que voit-on lorsque les femmes ne sont pas là ? On ne voit pas que 287 000 femmes meurent chaque année de complications liées à la grossesse qui, pour la plupart, sont évitables. On ne voit pas que 218 millions n’ont pas accès à la contraception qu’elles souhaitent. On ne voit pas que la sécurité internationale commence aussi dans ces corps-là. On ne voit pas que la moitié des déplacés et réfugiés dans…

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