Sur la foi qu’une dispute prend fin sitôt qu’un visiteur sonne à la porte, souhaitons l’arrivée de voyageurs stellaires pour mettre fin à toutes les guerres.
Dans notre dernier numéro, il était question de supprimer les frontières pour supprimer les conflits. Force est de constater qu’en deux mois rien ne s’est passé, à croire que les grands de ce monde ne lisent pas Bastille, ce qui n’est évidemment pas envisageable. Mettons plutôt cela sur le compte de l’étourderie mais il n’empêche : le temps presse, car, partout, c’est la guerre, la guerre, toujours recommencée.
Alors, comment mettre fin à cette situation de carnage perpétuel dans les plus brefs délais ?
Réfléchissons aux options radicales qui s’offrent à nous.
À la fin des Sentiers de la gloire, Kubrick, dans un final qui compte parmi les plus émouvants du cinéma, ouvre une porte.
Rappelons-nous. Des soldats français et anglais au repos entre deux pilonnages sont massés dans un cabaret pour y prendre un peu de distraction. Celle-ci leur apparaît sous la forme d’une jeune Allemande terrorisée. On craint le pire. Mais alors que la jeune femme se met à chanter, qui plus est dans sa langue natale, le silence se fait, les yeux des hommes se chargent de larmes sous le coup de cette émotion soudaine et, dans une communion inenvisageable, tout le monde fredonne comme un seul homme la chanson dont personne ne comprend le sens des paroles. Certes, après cette miraculeuse pause d’humanité ils reprendront docilement les fameux sentiers de la gloire – en fait un aller simple pour la boucherie. Mais cette séquence nous donne une leçon de pacifisme dont il faut ici tirer les conséquences : les hommes sont capables de baisser les armes quand ils sont submergés par plus grand qu’eux.
Dans l’exemple cité, c’est la fraternité – l’amour peut-être – qui les submerge et leur fait prendre conscience du dérisoire combat fratricide qui les oppose. Malheureusement l’humanité toute entière n’est pas dans la taverne, et encore moins le haut commandement.
Être suffoqué par plus grand que soit est donc une bonne option de départ mais il convient que cette tétanisation nécessaire soit globale, sinon mondiale et simultanée.
Qui, quoi, dès lors, pourrait incarner cette puissante sidération propre à faire baisser les armes dans tous les conflits sans coup férir ?
Oublions d’emblée les risques de cataclysme planétaire, type météorite de la taille du département du Cantal. Au mieux, cela provoquerait une anarchie généralisée, une ruée sur les crèmes glacées et les banques, le sexe urgent dans les lieux publics, bref rien de nature à nous emmener vers la paix généralisée. Et puis il y aurait un paradoxe à ce qu’une terreur mondiale nous ramène à la raison alors que nous vivons en permanence sous la menace du feu nucléaire.
Cherchons encore.
Plus grand que nous, bien sûr, il y a Dieu. Et il est bien évident que Yahvé, Vishnou, Allah en personne, et pourquoi pas les trois en même temps, faisant irruption à Gaza, sur le front ukrainien, dans le détroit d’Ormuz, au Soudan ou à la frontière pakistano-afghane pour mettre le holà, cela aurait bien du cachet.
Premier problème néanmoins : on n’est pas tout à fait sûr de l’existence des divinités en question, existence que la guerre, permanent foulage au pied du premier des commandements, semble bigrement contredire. Deuxième problème : la Chine et son milliard et demi d’habitants agnostiques seront pour le moins indifférents à l’apparition d’un vieux braillard agitant un bâton noueux. Sans parler des Inuits, Pygmées et autres peuples animistes, certes pesant peu sur l’échiquier diplomatique, mais il faut toujours se méfier de gens équipés d’un harpon ou d’une sarbacane, tous les missionnaires vous le diront.
Oublions donc aussi cette solution et passons à la seule hypothèse capable de nous surpasser, de nous foutre les chocottes et de tétaniser tous les peuples au-delà de leurs singularités culturelles, à savoir le surgissement inopiné d’une entité extraterrestre.
Peu probable, certes, mais possible. Et disons-le, vu l’urgence, hautement souhaitable.
Déjà, histoire de visualiser la chose, oublions le fantasme des soucoupes volantes, des silhouettes humanoïdes à grosses têtes, peau verte, avec deux jambes et deux bras, équipés de pistolets-laser. Laissons cette projection ethnocentriste aux enfants et aux réalisateurs en mal d’imagination. Si une forme de vie sophistiquée a eu la chance de naître outre-espace, il y a peu de chance qu’elle ait suivi une évolution proche de la nôtre, issue d’un milliard de probabilités et de bifurcations. Attendons-nous plutôt à ce que la vie extraterrestre puisse aussi bien ressembler à un voile de poussière mince d’un micron et étalée sur trente kilomètres, qu’à un grain de matière semblable à une croûte de fromage contenant cent millions d’individus ou encore à une vibration magnétique communiquant avec nous sans l’aide d’une quelconque apparence matérielle. L’impression d’ailleurs n’en serait que plus tétanisante et rendrait tout à coup absurde la volonté de nous croire supérieurs avec nos cils, nos ongles, nos bagnoles et nos Labubus accrochés à nos téléphones.
Cela étant dit, projetons-nous dans le premier conflit armé qui nous vient à l’esprit – ce n’est pas cela qui manque.
Mettons qu’un message venu d’ailleurs nous informe d’une visite inopinée en plein baston, comme une méga promo annoncée à l’humanité toute entière par un haut-parleur dans un hypermarché. Imagine-t-on un instant les combattants continuer la bataille en priant le visiteur de revenir plus tard comme un vulgaire Séraphin Lampion venu de l’espace pour fourguer une police d’assurance ? Bien sûr que non. On les verrait plutôt cacher honteusement leur pétoire comme des enfants pris en faute cachent leur lance-pierre. Chacun, de chaque partie, se sentirait obligé de faire bonne figure, de représenter dignement le genre humain. En somme, on se comporterait comme le ferait un couple surpris en pleine scène de ménage par un visiteur de qualité. On se sentirait obligé de faire visiter la maison, de cacher le linge sale, de vanter les bonnes notes du petit dernier et la belle lignée d’un aïeul dont on se souviendra des mérites, alors qu’on se crêpait le chignon peu avant à propos de la répartition de son héritage à venir.
Qui oserait avouer devant des créatures à trois têtes ayant parcouru des milliards d’années-lumière pour nous rendre visite, que nous nous battons pour dix kilomètres de frontière, ou parce qu’un tel à la peau plus sombre, tel autre la peau plus jaune.
L’absurdité de telles chamaillades nous exploserait en pleine face comme une mine antipersonnel.
Et, pour peu que ladite vie extraterrestre nous supplante par une intelligence hors du commun, nous n’en serions que plus à même de redevenir des petits enfants innocents courant tout nus dans ce fabuleux jardin d’Éden, qu’au fond et nous nous en rendrions enfin compte, n’a jamais cessé d’être notre bonne vieille Terre. 
Gabriel Gaultier est initiateur de l’almanach BigBang, revue d’utopie politique....
Sur la foi qu’une dispute prend fin sitôt qu’un visiteur sonne à la porte, souhaitons l’arrivée de voyageurs stellaires pour mettre fin à toutes les guerres. Dans notre dernier numéro, il était question de supprimer les frontières pour supprimer les conflits. Force est de constater qu’en deux mois rien ne s’est passé, à croire que les grands de ce monde ne lisent pas Bastille, ce qui n’est évidemment pas envisageable. Mettons plutôt cela sur le compte de l’étourderie mais il n’empêche : le temps presse, car, partout, c’est la guerre, la guerre, toujours recommencée. Alors, comment mettre fin à cette situation de carnage perpétuel dans les plus brefs délais ? Réfléchissons aux options radicales qui s’offrent à nous. À la fin des Sentiers de la gloire, Kubrick, dans un final qui compte parmi les plus émouvants du cinéma, ouvre une porte. Rappelons-nous. Des soldats français et anglais au repos entre deux pilonnages sont massés dans un cabaret pour y prendre un peu de distraction. Celle-ci leur apparaît sous la forme d’une jeune Allemande terrorisée. On craint le pire. Mais alors que la jeune femme se met à chanter, qui plus est dans sa langue natale, le silence se fait, les yeux des hommes se chargent de larmes sous le coup de cette émotion soudaine et, dans une communion inenvisageable, tout le monde fredonne comme un seul homme la chanson dont personne ne comprend le sens des paroles. Certes, après cette miraculeuse pause d’humanité ils reprendront docilement les fameux sentiers de la gloire…