Opposer des contrefeux à la marche supposée forcée de l’histoire, voilà à quoi œuvrent les poètes. Avec Arcane 17, André Breton ne réfléchit pas juste à la paix.
À l’origine d’Arcane 17 enté d’ajours (1945), l’un des livres les plus durablement envoûtants d’André Breton, il y a le voyage qu’il effectue dans la région de la Gaspésie, au Canada, avec Élisa Claro, la femme dont l’amour l’a fait renaître à la vie. Le livre est rédigé entre le 20 août et le 20 octobre 1944. Alors que le baromètre de l’histoire une nouvelle fois s’affole avec cette guerre mondiale entrée dans sa phase terminale, l’auteur de Nadja questionne ce temps de crise, suspendu entre catastrophe et espoir de renouveau. Il est à la fois loin des événements, exilé, et tout près de la source créatrice que représente l’amour authentiquement vécu. Cela crée un espace de tension, hautement magnétique, qui explique l’intensité poétique du propos qui vient ranimer la terre dévastée des utopies.
Le point de départ de sa réflexion sur la paix est la vision des femmes, à la gare de l’Est, disant adieu à un soldat partant pour la guerre, un amant, un mari, un père, un frère, un fils. L’esprit se fixe sur le bras de la femme, fait pour retenir l’être aimé. Et l’idée jaillit, limpide d’évidence, de lumière simple, vérité soudainement dévoilée, là depuis des siècles mais surgissant, renouvelée, avec l’éclat de l’indiscutable, comme une réserve d’horizon qui réapparaîtrait, là, dans les apories, semant l’espoir en plein milieu des champs de ruine et des désespoirs : si la guerre est possible, c’est parce qu’on a toujours fait taire la voix de la femme. « Quel prestige, écrit Breton, quel avenir n’eût pas eu le grand cri de refus et d’alarme de la femme, ce cri toujours en puissance et que, par un maléfice, comme en un rêve, tant d’êtres ne parviennent pas à faire sortir du virtuel… »
Ce cri, le poète lui donne un nom, il l’associe au mythe de Mélusine. On se souvient peut-être que l’histoire de Mélusine est racontée à la fin du xive siècle par Jean d’Arras. Raymondin, simple écuyer, épouse une fée nommée Mélusine, la fille du roi d’Écosse, grâce à laquelle il connaît une grande prospérité et fonde l’éclat de la dynastie des Lusignan. Avant de l’épouser, Mélusine a fait promettre à Raymondin de ne jamais chercher à la voir le samedi. Raymondin est fidèle à son vœu pendant des années mais, rendu curieux par la malveillance de son frère, le comte de Forez, qui insinue que Mélusine salit son honneur le samedi, il surprend, par un trou creusé dans une porte, sa femme alors qu’elle est au bain : il voit alors une créature mi-femme, mi-serpent. D’abord honteux d’avoir trahi sa promesse, Raymondin finit par s’emporter contre Mélusine qui se métamorphose définitivement en serpente, faisant entendre un cri déchirant.
Mélusine, c’est la fée bâtisseuse de lignées, de châteaux, de ponts, qui ne demandait qu’à rester inconnue aux yeux des mortels, y compris à ceux de l’homme qu’elle aime. Son caractère ophidien, reptilien, la rattache à des forces ténébreuses mais qu’elle convertit au service du bien. Elle fait le vœu, même après la trahison de Raymondin, de continuer de veiller sur lui. Elle est l’héroïne d’un amour malheureux, condamnée à l’errance, arrachée à toute possibilité de salut puisque seule la fidélité de Raymondin aurait pu l’arracher à la condition animale. Elle est supérieure à Viviane ou Morgane parce qu’elle reste bienfaisante jusque dans son tragique.
Ce cri de Mélusine, André Breton le replace au centre des affaires humaines. Voilà ce que peut un poète ! C’est à la fois peu, rien du tout diront les esprits forts, et immense. Oui, immense, parce que ce cri, c’est une bombe qui n’en a pas fini d’éclater : celle du pouvoir enfin donné aux femmes. Nous sommes en 1944-1945 et ce que le poète redessine, c’est tout simplement un avenir pour un monde qui s’est condamné, en se donnant au pouvoir masculin, à tourner sans fin, comme une toupie, sur son éternelle aporie. L’histoire a suffisamment fait la preuve, avec les deux guerres mondiales, que les hommes sont inaptes à la gouvernance du monde. Et il revient à la poésie, le premier de tous les arts, de montrer l’exemple. L’heure n’est plus aux velléités, insiste Breton, il s’agit bien « de se prononcer en art sans équivoque contre l’homme et pour la femme, de déchoir l’homme d’un pouvoir dont il est suffisamment établi qu’il a mésusé, pour remettre ce pouvoir entre les mains de la femme, de débouter l’homme de toutes ses instances tant que la femme ne sera pas parvenue à reprendre de ce pouvoir sa part équitable et cela non plus dans l’art mais dans la vie ».
Pour cerner cette figure émancipée de la femme, comme seul avenir possible pour l’humanité, Breton use d’une expression qui sonne mal à notre oreille : celle de femme-enfant. Mais ce n’est pas du tout une Lolita que cette expression désigne. Breton se place dans le sillon de Baudelaire qui, dans Le Peintre de la vie moderne, définissait le génie poétique comme l’enfance retrouvée à volonté. La femme-enfant, c’est la femme en laquelle le joug social n’a pas épuisé la capacité de s’émouvoir, d’imaginer, de croire en la force vivifiante de l’amour, de bâtir, comme Mélusine, des ponts pour relier et non exclure. Cette femme est aussi bien la reine de Saba, la légendaire Balkis « aux yeux si longs que même de profil ils semblent regarder de face », que Cléopâtre, ou « la jeune sorcière de Michelet au regard de lande », ou encore Bettina von Arnim, icône romantique, grande figure de femme libre, prenant sa destinée en main : « Quelles ressources de félinité, de rêverie à se soumettre la vie, de feu intérieur à aller au-devant des flammes, d’espièglerie au service du génie et, par-dessus tout, de calme étrange parcouru par la lueur du guet, ne sont pas contenues dans ces instants où la beauté, comme pour faire voir plus loin, soudain rend vaine, laisse mourir à elle la vaine agitation des hommes ! »
Il y a, sur cette simple intuition, de quoi rebâtir un espoir. D’opposer à la marche supposée forcée de l’histoire des contrefeux. Essentiels, ou plutôt existentiels, puisqu’en eux l’existence préserve ses droits à la beauté, à l’amour, au bonheur. C’est à quoi œuvrent les poètes quand ils sont, comme Breton, conscients de leur responsabilité. Une responsabilité qui travaille au bord du silence, dans les marges, loin des slogans bavards des engagements bruyants.
L’arcane 17 qui donne son titre à ce livre de feu représente, dans le tarot de Marseille, une étoile. Sa correspondance astrologique est le signe de Vénus et sa signification dans la divination est le cycle de l’éternel renouvellement. On lui associe l’amour de la poésie, des arts, et l’idée que les choses se réalisent dans l’ordre et l’harmonie.
Le poète ne se contente pas de réfléchir à la paix : il en réfracte le désir, l’infuse, le sème en vue de fécondités aux floraisons imprévisibles. Cette paix est conditionnée à la liberté enfin laissée à la femme de gouverner sa vie et celle du monde. Les poètes sont les derniers prophètes qui nous restent. 
Emmanuel Godo est poète. Dernier recueil en date : Les Égarées de Noël (éd. Gallimard, 2023). Essayiste, il est l’auteur d’Avec les grands livres. Actualité des classiques (éd. L’Observatoire, 2025) et Une si fragile présence (éd. Albin Michel, 2026). Il enseigne la littérature en classes préparatoires aux grandes écoles au lycée Henri-IV, à Paris....
Opposer des contrefeux à la marche supposée forcée de l’histoire, voilà à quoi œuvrent les poètes. Avec Arcane 17, André Breton ne réfléchit pas juste à la paix. À l’origine d’Arcane 17 enté d’ajours (1945), l’un des livres les plus durablement envoûtants d’André Breton, il y a le voyage qu’il effectue dans la région de la Gaspésie, au Canada, avec Élisa Claro, la femme dont l’amour l’a fait renaître à la vie. Le livre est rédigé entre le 20 août et le 20 octobre 1944. Alors que le baromètre de l’histoire une nouvelle fois s’affole avec cette guerre mondiale entrée dans sa phase terminale, l’auteur de Nadja questionne ce temps de crise, suspendu entre catastrophe et espoir de renouveau. Il est à la fois loin des événements, exilé, et tout près de la source créatrice que représente l’amour authentiquement vécu. Cela crée un espace de tension, hautement magnétique, qui explique l’intensité poétique du propos qui vient ranimer la terre dévastée des utopies. Le point de départ de sa réflexion sur la paix est la vision des femmes, à la gare de l’Est, disant adieu à un soldat partant pour la guerre, un amant, un mari, un père, un frère, un fils. L’esprit se fixe sur le bras de la femme, fait pour retenir l’être aimé. Et l’idée jaillit, limpide d’évidence, de lumière simple, vérité soudainement dévoilée, là depuis des siècles mais surgissant, renouvelée, avec l’éclat de l’indiscutable, comme une réserve d’horizon qui réapparaîtrait, là, dans les apories, semant l’espoir en…