L’artiste et photographe iranienne installée à Paris depuis quatre ans, explore les fragments de mémoire, les états intérieurs et les tensions entre guerre et paix. À travers l’image et l’écriture, elle cherche à capter ce qui échappe au temps et à la narration linéaire.
Je vis dans une pièce dont les murs ont une mémoire, mais ils me la cachent. Chaque nuit, avant que le sommeil n’arrive, quelque chose dans les coins de cette pièce se met à trembler, ni un son ni une image, mais une attente. Comme si le monde retenait son souffle pour se souvenir de quelque chose d’oublié, mais jamais disparu.
En tant qu’Iranienne, je vis avec quelque chose qui n’est pas de l’ordre du temps. Ce n’est pas une ligne continue, mais une trame brisée dont les fragments se sont logés dans mon corps. Je ne me vois pas en entier, mais je reconnais en moi de nombreux morceaux ; des morceaux qui ne m’appartiennent pas, mais qui m’ont construite. Les êtres qui vivent en moi sont plus grands que moi, plus anciens que moi, et parfois plus réels que moi. Ils habitent en moi comme des ombres qui ne dépendent ni de la lumière ni de l’obscurité, elles sont, simplement.
En moi, deux états coexistent.
L’un ressemble à une guerre
pas toujours avec du bruit,
pas toujours avec des explosions
mais avec une pression qui s’enroule dans les os,
avec une vitesse qui ne permet pas l’arrêt,
avec une fragmentation continue des sensations.
Cette guerre se voit aussi à l’extérieur,
mais en moi, elle prend une autre forme.
En moi, la guerre, c’est la rupture des connexions,
ce sont des fissures qui ne se referment jamais,
ce sont des voix qui n’atteignent pas leur destination,
et des corps qui restent suspendus dans la distance.
Et à côté de cela,
ou peut-être en son cœur
il existe quelque chose qui ressemble à la paix.
Pas une paix calme, pas une paix complète
mais de courts instants,
comme des souffles pris entre deux vagues,
comme des lumières qui traversent l’obscurité pour un instant.
Pour moi, la paix
n’est pas une immobilité
c’est une suspension.
Un petit moment où,
pendant une seconde,
tout ne se disloque pas.
Et ces deux-là, la guerre et la paix,
en moi, ne sont pas séparés,
mais entrelacés.
Comme un mouvement qui, en même temps, arrache et retient.
Au milieu de cela,
il y a quelque chose qui vient d’un récit ancien.
Trois plumes.
Dans un vieux récit, ces plumes sont un outil,
mais en moi, elles sont un état.
Pas seulement une possibilité de salut
mais une forme de mémoire.
Ces plumes appartiennent à une créature
qui se tient à la frontière du réel et de l’imaginaire,
et qui, en même temps, n’appartient pleinement à aucun des deux.
Pour moi, elle n’est pas seulement un mythe.
Elle est une conscience qui se déplace dans une couche supérieure du monde
là où le temps ne s’étire pas,
mais s’accomplit.
Et les plumes,
non pas comme des objets,
mais comme des fragments de cette conscience,
ont été laissées dans le récit.
L’une de ces plumes,
au moment où le monde se dirige vers l’effondrement,
est placée dans le feu
et dans ce feu,
quelque chose apparaît,
à la fois salut et révélation.
Ce feu est la guerre
mais pas seulement.
C’est le moment où tout atteint son apogée,
et où quelque chose est contraint de se montrer.
Et la paix,
juste ici,
dans cet instant au cœur du feu,
dans cette fissure infime,
dans ce souffle bref,
se cache.
Les deux autres plumes
l’une est utilisée,
l’autre demeure.
Et cette troisième plume,
en moi,
en nous,
existe comme une attente vivante.
Non pas pour mettre fin à la guerre,
mais pour transformer ce qui rend la guerre insignifiante.
Non pas pour effacer le passé,
mais pour ouvrir une possibilité.
Je suis ici,
dans un espace qui n’est ni tout à fait extérieur ni tout à fait intérieur,
avec mon corps en un point,
et mon esprit en un autre.
Et dans cet intervalle,
la guerre continue en moi
comme une pression,
comme une fragmentation,
comme une incapacité à se relier entièrement.
Mais la paix est aussi en moi
dans ces moments où le souffle,
pendant une seconde,
devient libre.
Et ces deux-là,
finissent par se rejoindre en un point :
dans une possibilité.
Dans une troisième plume.
Dans quelque chose qui n’a pas encore été utilisé,
mais qui existe.
Et peut-être qu’un jour,
non pas comme un récit,
non pas comme un mythe,
mais comme un événement,
cette plume,
au bon moment,
au bon endroit,
s’activera
et le monde,
pendant un instant,
ne se contentera pas de traverser la guerre,
ni seulement d’atteindre la paix
mais,
pour la première fois,
respirera
véritablement.
© Emmanuel Berry...
L’artiste et photographe iranienne installée à Paris depuis quatre ans, explore les fragments de mémoire, les états intérieurs et les tensions entre guerre et paix. À travers l’image et l’écriture, elle cherche à capter ce qui échappe au temps et à la narration linéaire. Je vis dans une pièce dont les murs ont une mémoire, mais ils me la cachent. Chaque nuit, avant que le sommeil n’arrive, quelque chose dans les coins de cette pièce se met à trembler, ni un son ni une image, mais une attente. Comme si le monde retenait son souffle pour se souvenir de quelque chose d’oublié, mais jamais disparu. En tant qu’Iranienne, je vis avec quelque chose qui n’est pas de l’ordre du temps. Ce n’est pas une ligne continue, mais une trame brisée dont les fragments se sont logés dans mon corps. Je ne me vois pas en entier, mais je reconnais en moi de nombreux morceaux ; des morceaux qui ne m’appartiennent pas, mais qui m’ont construite. Les êtres qui vivent en moi sont plus grands que moi, plus anciens que moi, et parfois plus réels que moi. Ils habitent en moi comme des ombres qui ne dépendent ni de la lumière ni de l’obscurité, elles sont, simplement. En moi, deux états coexistent. L’un ressemble à une guerre pas toujours avec du bruit, pas toujours avec des explosions mais avec une pression qui s’enroule dans les os, avec une vitesse qui ne permet pas l’arrêt, avec une fragmentation continue des sensations. Cette guerre…