Elle peint comme elle respire, se moque des frontières. Et crée sa propre écriture visuelle dans une performance physique et mentale.
Volutes, arabesques, spirales. Le ruban de peinture s’enroule sur lui-même, puis se déploie dans un espace que nous imaginons infini, malgré les frontières de la toile. Le geste est décisif, à la fois libre et maîtrisé. Notre regard d’Occidental se projette spontanément vers l’Orient, quelque part entre l’art de la calligraphie et le soufisme des derviches tourneurs. Pourtant, c’est ce drapé pictural qui a amené Najia Mehadji vers l’esthétique soufiste, et non l’inverse. Les sources de son art ont une autre histoire.
Il y a d’abord un lieu : Paris. L’artiste y est née en 1950, élevée entre un père marocain et une mère française. Et surtout un temps – déraisonnable et terriblement créatif –, les années 1970. Une décennie de bascule où les cadres traditionnels explosent sans être encore remplacés, ni stabilisés. Dans le sillage de Mai 68, tout semble possible.
Najia s’est assise face à moi, concentrée, le sourire généreux. Un espace industriel recyclé, une hauteur de plafond vertigineuse, des murs blancs et la lumière qui entre à flots : son atelier d’Ivry-sur-Seine est une invitation à la respiration. Autour de nous, les tableaux entreposés semblent prêts à nous écouter.
Najia a 20 ans et s’ennuie aux Beaux-Arts. Elle y suit distraitement les cours pratiques aux côtés d’un cursus de langue. « Je me disais que pour gagner ma vie, je serai traductrice. Je ne pensais pas du tout devenir peintre, même si j’adorais dessiner. Enfant, j’étais déjà très encouragée par mes instituteurs, et plus tard par mes professeurs. » Elle passe tout un été, admirative, à observer son oncle peindre, et s’isole avec des gouaches et des pinceaux. Mais à l’adolescence, peinture et dessin sont déjà oubliés.
En deuxième année de fac à Paris I, Najia abandonne l’anglais et s’immerge dans les cours d’histoire de l’art à l’Institut Michelet. Curieuse de tout, elle suit des cours d’architecture, étudie Le Corbusier. Un jour, aux Beaux-Arts, elle croise Serge Ouaknine et cette rencontre est décisive. Il enseigne à Paris VIII, à Vincennes, où elle va le suivre au département Théâtre. Un foyer expérimental unique en son genre dans cette université sortie du giron de Mai 68. Un laboratoire pédagogique en perpétuelle effervescence.
« Ouaknine m’a initiée à une forme d’art que je n’imaginais même pas. Il abordait le théâtre à travers la voix, les résonateurs du corps… On faisait ce qu’on a appelé plus tard des performances et je trouvais ça fascinant ! » Sans s’inscrire dans la mouvance politico-militante qui fait mijoter dans ce chaudron de radicales transformations, l’étudiante se passionne pour les approches innovantes de son professeur. Disciple du metteur en scène Jerzy Grotowski, Ouaknine s’inspire du « théâtre pauvre », se concentrant sur le travail corporel de l’acteur, sa relation au spectateur et l’intensité du moment présent. L’expérience est brute, vécue de l’intérieur.
Najia Mehadji suit les workshops de Peter Brook qui intervient moins comme professeur que comme expérimentateur. Elle rencontre les acteurs du Living Theater, une compagnie révolutionnaire et anarchiste fondée en 1947 à New York. Elle suit la troupe à Turin, pendant six mois, se familiarise avec un théâtre qui veut provoquer des prises de conscience. « Je sens déjà que, chez moi, l’art est lié à une forme d’engagement. Avec le Living Theater bien sûr, c’était un engagement politique. Moi, j’ai compris qu’à travers le théâtre, l’art pouvait figurer une résistance par rapport à ce qui nous entoure, à ce qui nous choque ou nous indigne. »
Végétal, 2002, Stick à l’huile sur toile brute, 200×165 cm. Collection particulière.
À Vincennes où tout s’invente, Mehadji puise ce qui nourrira sa sensibilité d’artiste et son immense curiosité. « Ce qui m’intéresse, c’est le côté laboratoire parce qu’il touche à l’humain. Nous travaillons sur l’intériorité, ça me correspond bien. Mais je n’ai aucune envie d’être comédienne. » Elle comprend que le théâtre peut aussi se penser comme une pratique à vivre.
La voilà embarquée, sans la moindre idée de sa destination finale. Dans son petit studio, sous l’influence de ses cours de théâtre, elle dessine énormément. Et réalise à quel point il est difficile pour une femme d’exposer à Paris. « Nous sommes nombreuses à faire ce constat. Alors on se réunit entre femmes. Celles qui ont des ateliers ouvrent leurs portes, parfois nous sommes dix ou vingt et nous projetons les diapos de nos travaux. »
Elle fait la connaissance de deux écrivaines, Xavière Gauthier et Anne Rivière. Elles publieront ses premiers dessins au fusain dans la revue féministe qu’elles dirigent, Sorcières, qui « donne la parole aux nouvelles formes d’expression ».
À cheval entre deux pays, deux cultures, la jeune Franco-Marocaine s’interroge sur l’engouement des intellectuels pour l’Orient. Dans cette période post-hippie, la culture occidentale apparaît rigide et désenchantée. Peter Brook fait des séjours en Inde, intégrant des traditions asiatiques dans sa recherche. Dans sa phase du « théâtre des sources », Jerzy Grotowski voyage au Brésil, dans une communauté amérindienne, ainsi qu’en Afrique, en quête des pratiques rituelles locales.
La jeune Mehadji, elle, se sent parfaitement à l’aise dans son identité biculturelle. « Je ne connais pas de frontières. Pas plus qu’entre la peinture, la musique et le dessin. Tous les arts dialoguent entre eux, c’est organique. »
Elle enseigne l’expression corporelle dans un conservatoire de musique à Pantin, en banlieue parisienne. Là, entre 1972 et 1980, elle rencontre des musiciens qui font de l’électro-acoustique et, deux jours par semaine, expérimente avec eux pour enrichir ses cours d’expression corporelle. Luc Ferrari, qui a travaillé avec le fondateur du Groupe de recherches musicales, Pierre Schaeffer, s’en est détaché pour revenir à l’expérience du réel. Son approche de la musique est ouverte et tout est intégrable : le silence, le hasard, l’environnement.
Le récit de Najia est fluide, elle ne s’interrompt pas. Je lui emboîte le pas dans les méandres de son parcours. « Luc me fait enregistrer les sons du fusain que je fais courir dans l’obscurité, à l’aveugle, sur une feuille de papier équipée de petits micros amplificateurs. À mon tour, je fais travailler les musiciens avec des fusains, qui en font usage comme des instruments de musique. Ces mêmes dessins sont utilisés comme partitions par des musiciens qui improvisent avec de (vrais) instruments de musique. On se sent libre, on a beaucoup d’audace… Dans tout ça, ce qui m’intéresse, c’est le geste qui créé à la fois le son et le signe. »
Ces dessins musicaux inspirent ses propres dessins : un son, un geste qui se répète, une forme qui surgit. À Bordeaux et à Paris, dans des galeries temporaires, des appartements ou des espaces avant-gardistes, Najia Mehadji est invitée pour des performances où elle crée, en collectif, des improvisations sonores.
Jusqu’en 1980, elle ne vit que de ses cours d’expression corporelle. « On ne pensait pas du tout au marché de l’art. Trouver une galerie, vendre sa production artistique, être reconnu par les institutions, ça ne nous vient même pas à l’esprit. Le capitalisme ne nous est pas encore tombé dessus… »
Au changement de direction du conservatoire de Pantin, en ce début des années 1980, l’aventure expérimentale prend fin : « On est tous mis à la porte… et je n’ai plus de quoi vivre. Alors, je démarche les galeries parisiennes, pour essayer d’exposer et de vendre mes dessins ».
Marie-Hélène Montenay, qui soutient des artistes émergents et confirmés, l’intègre dans sa galerie parisienne. Mehadji projette de se mettre à la peinture. Mais après ces années de créativité débridée, pas question de travailler au pinceau ou autre matériel traditionnel de son enfance. En 1980, la jeune artiste obtient son premier atelier parisien au bord du canal de l’Ourcq, dans les anciens entrepôts des magasins généraux. Elle peut enfin travailler sur de grands formats, au moment où s’affirme chez elle le besoin de trouver son propre langage.
Icare est une étape importante de son travail sur la trace, le lien entre le corps et l’abstraction. Les toiles de la série sont élaborées selon le même principe : elle enduit une feuille de papier d’imprimerie de gesso – une sorte de plâtre utilisé pour enduire les toiles. Cette feuille est ensuite pressée avec son avant-bras, à plusieurs reprises, sur une toile brute (non préparée). Puis la feuille est retirée, laissant les empreintes du corps. Elle dispose alors par-dessus des morceaux de papier de soie. La série fera l’objet d’une exposition au musée des Beaux-Arts de Caen, en 1986.
Un an plus tôt, l’artiste plasticienne a obtenu une bourse de la villa Médicis hors les murs pour un an, et c’est dans la kasbah d’Essaouira, au Maroc, qu’elle choisit de s’installer avec son mari, Pascal Amel, critique d’art et auteur. Cette année marocaine est un tournant dans sa vie, qu’elle partagera désormais entre les deux pays.
Un jour de février 1990, un événement marque cruellement ce début de carrière prometteur. Les flammes d’un gigantesque incendie ravagent l’entrepôt du canal de l’Ourcq, réduisant à néant sa première décennie de production artistique, et les œuvres d’une cinquantaine d’autres artistes installés dans l’immense bâtiment industriel. À l’issue d’un long procès du collectif d’artistes contre la Mairie de Paris – largement médiatisé à l’époque – elle obtiendra un dédommagement financier. Mais, de ces années de travail intensif, il ne lui reste que quelques-unes de ses ventes récupérées auprès de particuliers et les toiles restées à la galerie.
« Je suis Bélier ascendant Lion, je rebondis toujours ! J’ai une nature résiliente. Avec le peu d’argent que nous avons nous décidons, mon mari et moi, de repartir au Maroc. » Les années 1990 sont des années inspirées par son nouvel environnement – l’architecture des médersas, les formes platoniciennes de sa série Rhombes. Un travail de collage où elle adopte le geste de la mosaïque, substituant aux petits morceaux de céramique un assemblage de grands morceaux de papiers découpés, peints et collés – toujours – sur la toile brute. Le musée des Beaux-Arts de Caen lui commande la même année un monumental triptyque – Ma, du japonais « espace-temps » – où le contraste du bleu et du rouge structure la forme dans l’espace.
Najia Mehadji trace son chemin. Elle s’affirmera bientôt comme une artiste majeure de l’art contemporain au Maroc. En France, sa notoriété croît au fil des années. Fidèle à elle-même, elle ne se laisse enfermer dans aucune case. « Je suis un peu de tout en fait (rires). Je suis une artiste française, une artiste marocaine, une artiste franco-marocaine, une artiste femme, une artiste du monde arabe. J’accepte tout, parce que mon identité est multiple. Ma première grande expo collective à Beaubourg, je l’ai faite en tant qu’artiste-femme. Elle avait pour titre Elles@centrepompidou. »
À partir de 1996, elle travaille avec de gros sticks à l’huile, pour dessiner et peindre en même temps. « En fait, ça me permet de ne pas encore peindre, dit-elle en riant. Je fais des œuvres picturales sur des toiles brutes, mais je n’ai toujours pas posé un seul pinceau sur une toile préparée… » Mehadji délaisse bientôt la logique du polygone pour la sphère et le symbolisme cosmique de la coupole. Mais le tournant décisif dans son activité plastique est un séjour en Égypte, en 1999.
À la suite de la commande d’une sérigraphie, elle passe une semaine en bateau sur le Nil, entre Louxor et Abou Simbel. « Ça a été magique… Je fais beaucoup de photos de la nature sur les rives du fleuve. Dans l’architecture et les ornements des chapiteaux des temples, je retrouve la même végétation – comme les papyrus. » L’Égypte est un espace de transition entre la géométrie et le végétal, thématique qu’elle développe la décennie suivante.
C’est le temps de la synthèse. Souira, Les Pivoines, Eros et Thanatos : les plissés sont là, denses et souples, composés de dizaines de traits serrés, d’une étonnante régularité. « C’est le travail que j’ai fait au théâtre qui me donne cette possibilité : il me demande une concentration à la fois mentale et gestuelle car chaque ligne est une expiration. J’ai inventé cette récurrence du mouvement et du rythme, comme ce que j’avais inventé à Pantin. »
Passionnée d’art depuis longtemps, elle se sent arrimée à une grande famille rassemblant Matisse, Rothko, Paul Klee, aussi bien que Miles Davis et Coltrane qu’elle écoute en travaillant. D’ailleurs pour elle, tous les arts – cinéma, littérature, poésie, musique – en sont membres à part entière. Autant de sources d’inspiration, pour signer une œuvre d’une grande singularité.
En 2010, l’artiste s’est lassée du stick à l’huile, physiquement difficile à manier. L’envie lui vient – enfin – de peindre sur une toile préparée. Elle déniche un pinceau coréen grand et large, sorte de brosse dont elle détourne l’usage. « Ce qui m’a décidée, c’est qu’il était comme le prolongement de mon corps. Il n’est pas fait pour peindre mais pour maroufler. Moi, ça me convient. »
Najia se lève, fait un tour de l’atelier pour me faire les présentations. « Alors voilà, maintenant, je peins… Ici, ce sont les Volutes. Là-bas, mes fleurs se sont métamorphosées en nuages. Et ce travail-là, dit-elle en désignant une grande toile de la série Mystic Dance (2011) inspirée des derviches tourneurs, je l’ai approfondi pendant un an. »
Une dizaine d’années plus tôt, à l’Institut du monde arabe un spectacle de derviches, et un autre à Istanbul, l’avaient frappée par la proximité de la danse avec ses effets de drapés. Elle découvre par hasard que l’agrandissement numérique augmente la puissance du graphisme.
Rosebud et son ruban pictural se déploie en boucles répétées : les entrelacs semblent ne jamais vouloir s’échapper d’un centre invisible. Par sa grâce, le mouvement nous élève. Est-ce là l’histoire de la forme originelle de la danse ? Ou une présence qui fut et dont la trace perdure ? « Quand je travaille, je sens quand j’arrive à dire quelque chose de l’invisible. C’est là que j’arrête la toile ; mais je ne peux pas le nommer. »
La spiritualité est toujours présente chez Najia Mehadji. On la retrouve dans ses œuvres récentes « comme un mûrissement, à partir d’événements de ma vie ou du monde – les deuils de mon père, de ma mère, mon dégoût de la guerre. Rien de ce que j’ai peint n’est arrivé par hasard. »
Connectée au monde même entre les murs de ses ateliers, elle poursuit ses allées et venues entre Ivry et sa maison marocaine posée sur une colline, à une quinzaine de kilomètres d’Essaouira. « Cette chose difficile à définir qui me traverse, c’est ce qui me fait dire que mon art est beaucoup plus important que moi. Je ne sais pas d’où ça vient, ni où ça va. Je ne m’en sens pas dépositaire. Je suis comme un passeur de ce qui me dépasse. »...
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