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Rivers of Babylon

Par Olivier Sebban - Illustration Pierre-Louis Bouvier

Il fuyait à présent. Un adolescent fuyait derrière lui. Il trébucha le long d’une section de bande adhésive décollée au bord de la margelle, glissa sur le revêtement du quai et bouscula un type engoncé dans une doudoune. Il se rattrapa contre le mur en faïence de la station et chercha du regard l’issue la plus proche. Il fuyait sous les néons et leurs froids reflets alternaient entre les voyageurs. Il parcourut la longueur du dernier wagon en larges foulées. Les voyageurs s’écartaient sur son passage et certains demeuraient sur leur trajectoire, et percutés reculaient, débitant un lot d’invectives longtemps recluses et depuis longtemps macérées. D’autres, exsangues, narcoses des foules offertes à d’incessantes visions scrollées, l’ignoraient.

Son pouls battait dans ses tempes et ses jambes pesaient moins à mesure qu’il gagnait en vitesse. Il slaloma entre des silhouettes agrégées, évita de choir et de renverser une vieille femme, embarda, esquiva une poignée de créatures apathiques et voulu gagner une volée d’escaliers jetée vers d’autres corridors placardés d’affiches, dédales saturés d’une chair en transhumance et dès l’aube chue de songes lessivés, se souvint d’une issue sous les colonnades, ciel gris entre corniches grège, dalles grises sous la perpétuelle bruine, percuta une femme voilée, scinda un aréopage entre les voiles desquels les insultes en plus du signal d’alarme tiré par un passager de la rame dont il s’était extrait sans son cartable, finirent par décroître.

Il se dégagea d’un groupe de touristes tractant leurs valises à roulettes et surgirent en haut des marches quatre types vêtus de survêtement noirs. Les types ressemblaient à celui de la rame et venaient après lui et l’adolescent sur ses pas lui hurla de poursuivre le long des voies, à flanc de tunnel, passé le portillon de service.

Il s’était levé avec l’afflux de passagers et s’était appuyé contre son strapontin dans un grincement paresseux de ressort mal graissé et l’adolescent à ses côtés s’était levé à son tour, cessant de compulser un instant puis compulsant de nouveau de courtes séquences sur son portable, images d’une guerre lointaine, de drapeaux dont il distinguait l’emblème et la couleur et partageait la cause, et cet adolescent était pareil à celui qu’il avait jadis été, semblable à l’adolescent que deviendrait son fils. Les voyageurs cherchaient une position définitive dans l’inconfort et la contiguïté, piétinant et acceptant de mauvaise grâce la proximité des haleines entremêlées et l’un d’entre eux, hirsute, mains épaisses, deux phalanges manquantes, hurlait au téléphone dans son dialecte, et le reste, contrefaisant l’indifférence, tenait serré son déplaisir et s’absorbait sur son écran.

À la station suivante les corps se séparèrent et se frôlèrent dans des chuintements de nylon, répulsion sournoise, aversion des foules quand d’autres dans un reflux s’engouffraient et s’ouvraient un parage à coups d’épaules, et l’un d’entre eux, maigre, crasseux, baignant dans l’odeur de sa propre merde et tenant un lambeau de couverture grisâtre dans son poing, pantalons baissés sur des cuisses étiques et pâles, dans la cohue rebutée fit place, et paupières clauses, vacillant, se tenant à la barre, entama un monologue qu’un type à bonnet repoussa du plat de la main entre les portes.

L’homme, expulsé moulina de grands gestes et recula sur le quai et secoua ses dreadlocks humides de pluie. Passé le clignotement rose pâle des lumières de chambranle et le signal de fermeture nasillard, les portes du métro claquèrent. Le type à bonnet articula wallah fils de pute et wallah va te doucher et personne ne protesta et regardant autour de lui d’un air de défiance satisfaite l’homme rencontra l’approbation d’une jeune blonde, faux cils, doigts pâles et fuselés, manucurés et percés de bijoux enserrant la barre de maintien, et cette approbation suffit à le décider, bousculer et venir se placer à la droite de l’adolescent devant lequel la fille se tenait légèrement cambrée dans des bottes noires dont la circonférence de tige lui bâillait aux mollets.

Il lui sourit et s’apprêtait à dire quelque chose de définitif et se pencha et remarqua le défilé d’images consultées par l’adolescent, et putain mec tu fais quoi là, putain ! Les sales mythos, et wallah c’est que des sales mythos ! et le type assena un coup de tête au jeune homme et proféra qu’un génocide était en cours à l’endroit de ses frères et les plus grands mythos de la Terre commettaient tranquillement et avec l’approbation des nations le plus grand des génocides à l’endroit des mères implorantes de ses frères, et les boogies dans une courbe aiguë du tunnel émirent de stridents gémissements et la voix éraillée d’un grand type portant une casquette de baseball domina les cris et l’affolement de son soudain appel au calme et au respect et ça se fait pas ça, baba, et ça se fait pas ça de frapper les gens, baba !

Il fuyait à présent, le jeune homme sur ses pas, lèvre en sang, œil tuméfié. Il n’avait fait que reproduire les mouvements enseignés, les gestes répétés au cours du soir dans un club, lui et sa femme et sa femme et lui avaient souvent ri et douté de ce qu’ils apprenaient au cours du soir et maintenant l’autre demeurait, cartilage broyé d’un coup de paume remontante et rotule enfoncée, adossé à la bordure en bakélite de l’un des sièges, gémissant et gueulant peut-être dans son téléphone le flot d’avanies et d’invectives habituelles, l’argumentaire apprit et forgé dans la haine presque deux fois millénaire et déversé de plus loin que la bouche de celui qui insulte. Le tunnel était traversé d’échos de hurlements et d’anathèmes et les rats détalaient avec eux et devant eux et le jeune homme derrière lui, sweat à capuche taché de sang, l’encourageait à courir plus vite sur le ballast et le long du rail enduit d’un lavis de feux électriques, pâles signaux, lampions de saturnale dont les palpitations discontinues battaient sur un rythme de sémaphores, car ils étaient à leurs trousses dans le glaucome du tunnel et leurs revendications deux fois millénaires prétextaient le meurtre comme réparation pour les enfants morts dans les décombres, les femmes indignées et les mères bafouées dans les gravats des écoles et des hôpitaux et toutes sortes de châtiments et toutes sortes de représailles, et quelle était leur faute sinon celle menuisée dans les siècles des siècles, dans la haine et selon les générations abreuvées aux mêmes sources, quelle était la raison de leur relégation et de leur fuite en cet inframonde de scories, d’obscurité, d’échos, de courants d’air et d’émissions de freinage, de lueurs et de tremblements, et tous deux, en deçà de toute espérance et dans la perspective du quai prochain, à bout de souffle, courraient moins rapidement maintenant, convoitaient les couloirs à venir et l’échappée sous la bruine.

On leur jetait des pierres à présent. Ils leur jetaient des pierres et comme en cet ailleurs de gravats et de ruines, de tunnels et de femmes sous le voile et d’enfants mandatés en première ligne et sa mère l’éveillait autrefois des ténèbres qu’il parcourait à présent dans ce tunnel, le tirait enfant d’un cauchemar récurrent et revenu sur le siège arrière de la voiture de son père, et par la portière entrait l’odeur du sable et le parfum des dunes couvertes de fleurs après la frontière française et les heures de route sinueuses. Forêts de chênes et sapins, eucalyptus à la lisière du vide et des falaises devant la mer scrutée dans son va-et-vient contre les récifs et dans les fjords. Les montagnes corrodées sur leur ligne et sous le ciel. La Cantabrie occidentale jusqu’au crépuscule et dans l’obscurité passée le crépuscule, le fracas de lames. Il sortait de la voiture engourdi et vacillait sur le chemin de poussière et de caillasses bleues où de vieilles Seat stationnaient sur leurs pneus lisses, levait les yeux sur le seul balcon dont la lumière à cette heure tombait sur une haie d’hortensias obèses et roses et voyait l’ombre de ses grands-parents projetée sur le chemin de caillasses bleues. La joie l’étreignait dans le hall et sous les coursives à claire-voie autour d’un patio en ciment. Il s’élançait dans les escaliers, derrière un damier de carreaux sales et se jetait dans les bras de sa grand-mère, toutes ténèbres en allées.

L’adolescent poussa un cri, s’arrêta et palpa sa nuque. Les types approchaient. Il revint sur ses pas et saisit l’adolescent par l’avant-bras et le secoua et lui dit, dépêche-toi merde ! La main du jeune homme était visqueuse, et c’est rien ça, continue dit-il, t’inquiète pas ! Leurs ombres de nouveau jetées dans une pantomime ancienne et rejouées sur les parois du tunnel, fuyards de nouveau, moins lestes pourtant, et que devaient-ils fuir. La rame demeurait immobile derrière eux et devant eux une autre rame venait dans un ronflement de pneu, phénakistiscope de métal et de vitres en sécurit illuminées, agitées d’ombres effarées dans la courbe lente du tunnel, et les chevaux de bois sous un chapiteau rouge, rayé de bandes blanches, montaient et descendaient dans des grincements de parquets et sa femme désignait le voyage de son fils sur l’un des chevaux qu’il avait jadis chevauché, et l’énigme de voir ainsi passer et osciller la chair de sa chair sous les ampoules colorées, l’étreignait de joie, et les pavés froids et couverts d’un film blanc de givre sous la semelle de sa chaussure en ce matin de l’avent lui revenaient et lui revenaient les pages d’un immense livre aimé, dont le héros, de sa semelle effleurait le dos de pavés, et lui revenait l’amour pour son fils et sa femme souriait à son enfant girant devant les façades à colombage et encorbellements et les pignons exigus de l’oblongue place occupée d’une blonde cathédrale en cet hiver retrouvé puis perdu dans le fanal d’arrière de la rame, dissipés dans le claquement de leurs semelles au bord des traverses. Impossible de distancer le petit tas d’âmes souillées et décidées à s’emparer de leurs âmes, et chacune des âmes de ce monde ne devait-elle pas retourner à son Créateur et qu’en serait-il des âmes souillées de leur propre fait ?

La ligne incurvée du prochain quai s’annonçait sous la margelle éclairée et le rythme de leur course soudain vif, soutenu par l’espoir, augmenta. Ils échouèrent à enjamber de longues flaques d’eau où le reflet des néons les précédait et cette eau stagnante brisait sous leur pas et les miroitements blêmes rompaient et se répandaient en ondes huileuses sur le sol de béton et ce n’était que cela songea-t-il, nageant, ce n’était que cela, souffle coupé le long des berges, ni la naissance ni l’assouvissement définitif du désir, séparant dans sa brasse les eaux noires et huileuses et glacées dans la clarté rase de cette fin d’après-midi échouée au seuil d’un été à son déclin, ce n’était que cela, pour la première fois son ventre, ses seins, ses hanches auxquels il ne cessait de penser. Sous la cascade, émergeant d’un trou d’eau entre deux blocs de roche et s’avançant entre les caillasses de granit et de schiste glissant, tremblant de froid, engourdi, la nuque raide, tenant cette promesse de courage accomplie la veille, réalisée par elle avant lui de plonger sous la surface calme et lisse d’un lac de montagne et gagner le torrent, plus téméraire que lui sans doute, plus aguerrie, car elle l’avait entraîné sous la tente, la plante de ses pieds saignant un peu. Elle l’avait enveloppé dans une serviette rêche et l’avait embrassé et serré.

Ils s’étaient détachés, séparés du groupe des jeunes randonneurs auxquels ils appartenaient pour rejoindre, pressés dans leur désir, ce lac où la nuit précédente au bivouac et pour la première fois sous la tente, ils l’avaient fait, et cela maintenant qu’il se précipitait vers les portes palières ne lui revenait ni plus ni moins que l’arrondi des pavés couverts de givre, en plus des chevaux de bois chevauchés par son fils, et cette première fois, pour mémoire neuve depuis des générations et depuis les origines, antédiluvienne, il le savait sans même y songer, existait à jamais quelque part hors de lui, hors des ténèbres, il le savait maintenant qu’essoufflé, enfin suspendu au levier de plastique d’une porte palière déverrouillée, presque sauf, il remontait sur le quai. Les voyageurs abasourdis les regardaient s’extraire, lui et l’adolescent quitter la catacombe.

Ils s’élancèrent sur le quai, moins vite sous les panneaux émaillés affichant les lignes et le numéro des sorties, son imperméable sale de suie, les usagers scindés, récalcitrant de nouveau, se déplaçant au dernier instant, l’effleurant, accompagnant l’inertie de sa course d’un indolent et malhonnête mouvement de pivot, l’insultant de nouveau tandis que derrière eux redoublaient et déferlaient les invectives dont nul ne saurait ignorer l’éternel retour et l’éternelle séquelle, et de retour dans Lisbonne avait dit son père, par les ruelles étroites de la ville vallonnée et pavée, calçada de basalte et de calcaire arpentée pour la première fois dans la chaleur sèche d’un juillet vieux de vingt ans, de retour avait dit son père, sans qu’il ne songe à questionner cette affirmation puisqu’il s’agissait de leur première fois en ces lieux parcourus d’antiques tramways de bois aux pantographes laissant dans leurs sillages une odeur de silex, ils avaient longtemps erré et visité, erré et cherché la demeure et la mémoire de leurs ancêtres, et le soir à l’angle des bâtisses trapues et hautes, ocres et caparaçonnées d’azulejos, les martinets tirants leur vol dans l’obscurité repoussée d’un halo de lumières aux terrasses des cafés, ils s’étaient sur la place immense, approchés de la berge du Tage et son petit débarcadère encadré de deux colonnes, grève briquée d’un perpétuel ressac. Il avait entendu sa mère dire que ce n’était pas ici mais plus loin sur l’estuaire, passé le pont suspendu à l’embouchure entre les rives, dans la brèche passé la tour de Belém, qu’ils avaient été contraints de fuir.

Et la nuit dans l’Alfama, maisons blanches et ruelles escarpées, linge aux fenêtres et fenêtres à guillotines, il était demeuré éveillé un temps indéfini, étendu sur les draps de son lit d’enfant, méditant dans la petite chambre du petit appartement de location, laissant venir la conversation des fantômes montée de la rue en espaliers, songeant à la fatalité de l’estuaire ouvert sur la mer, au détroit menant vers la houle, cause de sa naissance, cause de sa venue en ce monde quelques siècles plus tard à Paris, et le lendemain, visitant un autre quartier son père avait dit, peut-être là, ou bien plus loin, car il y avait si longtemps et si les traces demeuraient ténues, la certitude de leur expulsion demeurait certaine, et passant devant l’une des nombreuses églises visitées, sans doute derrière, et plus tard dans la journée chaude et ventée transportant une odeur de terre sèche, à bord d’un tram grinçant et teintant jusqu’à la tour de Belém, il avait enfin vu le large et sa béance, et l’inquiétude en lui creusée l’avait longtemps poursuivie, et devant lui s’ouvrait cette béance et cela n’était ni l’Atlantique ni l’exil, et le jeune homme toujours derrière lui, rattrapé dans un escalator, poussa un cri et s’effondra et l’un des types à leur poursuite se jeta sur lui et le frappa à la tête, et les flics allaient bientôt arriver, et continue bon Dieu, les flics ne vont pas tarder ! Les coups de poing s’éteignirent dans la chair de l’autre abandonné, s’estompèrent à l’orée d’un long corridor enfilé au hasard et dans la panique, car il ne pouvait plus rien et ne pouvait que fuir et se jeter dans un sauve-qui-peut dont la malédiction fait retour générations après générations. Leurs invectives se perdaient entre les parois du couloir bariolé de placards publicitaires, leurs insultes le poussaient à l’avant d’il ne savait quel espoir, d’il ne savait quel escalator déversant son lot de lémures.

Il s’était fourvoyé, précipité dans la mauvaise direction. Il ralentit et s’arrêta, haletant et suant au milieu du quai presque désert et dépourvu de porte palière. Des larmes troublaient sa vision et son cœur battait dans ses tempes et lui venait une envie de vomir. Le petit bagage en cuir contenant son ordinateur et ses papiers qu’il avait peut-être emporté dans sa fuite n’était plus dans sa main et il ne se souvenait plus de l’avoir lâché ni de l’avoir emporté. Il leva le front et plissa les paupières sur une pancarte et distingua le numéro d’une issue remontant vers la rue et trois types pénétrèrent à sa suite sur le quai quand il décida de reprendre sa course.

Nique sa mère la pute et l’un d’entre eux déboucha il ne savait comment au coin du passage qu’il imaginait emprunter pour son salut et plus aucun moyen de fuir ne s’offrait à lui, et la peur cessa et le premier affronté fut le premier surgi, et rien de ce qu’il prodigua de ses apprentissages ne fut prémédité, la semelle de sa chaussure une seconde fois enfoncée dans la rotule, le type déséquilibré, bouche tordue, coup de coude, cou de poing et les autres un instant figés, hésitant, finirent par se ruer, deux contre un, et nique sa mère on va te fumer, on va finir le travail et le reste des invectives, le tout-venant d’ordures et d’injures tandis que plaqué au sol il sentait se briser chaque os et chaque contusion s’épanouir et s’ouvrir, recroquevillé, les avant-bras protégeant sans effet son visage, le sol vibrait et tremblait sous lui et plus rien ne lui parvenait que cette vibration, les ombres mauvaises se déplaçant autour de lui et le frappant et son portable vibra dans sa poche mais il ne parvenait pas à répondre et s’en excusa et pensa à sa femme laissée au seuil de la bruine ce matin et sentait l’inquiétude de sa femme muer en angoisse au seuil de la bruine et sentait son angoisse muer en chagrin, et réponds David, pourquoi ne réponds-tu pas, je vais appeler sur ta ligne au bureau et les types poursuivaient et des visions d’écrans poussés de la pulpe du doigts leur venaient, femmes aux visages déformés par les pleurs et se battant la poitrine et se battant la coulpe et célébrant dans les décombres le martyr d’enfants morts et drapés de vert dont on lui attribuait le meurtre, empoisonneur de puits David et David pourquoi ne réponds-tu pas, et réponds mon amour et je vais te répondre mon amour, je vais te répondre, je te répondrai dehors sous la bruine, et te souviens-tu de ce jour près du lac ? Je te répondrai sous la bruine mon amour, et l’un d’entre eux lui tira les cheveux et le plaqua et le frappa et Allah akbar tu vas payer pour nos frères et si tu m’attends près du lac tu ne me reconnaîtras pas mon amour car ils réclament justice pour leurs frères et parlent de génocide et de réparation les ventres engrossés pour le martyr, et from the river to the sea, et de quel fleuve s’agissait-il David, et je crois qu’ils ne savent pas le nom de ce fleuve mon amour, et pourquoi ne réponds-tu pas David, et je vais te répondre mais la bruine pourrait nous empêcher de nous retrouver sur la rive du lac et m’empêcher briser le verre sous le dais, t’en souvient-il mon amour, était-ce près du lac que nous nous sommes unis, sur la rive du lac que je vous ai laissé toi et notre fils ce matin, était-ce sous la bruine et from the river to the sea es-tu là mon amour, et je crois qu’ils ne savent ni de quel fleuve ni de quel martyr ni de quelle justice ni de quel lac tu parles, et la lumière entre au fond de ma pupille, entre et me blesse, et le sol vibre et j’ai plongé la main dans les eaux tièdes du Jourdain, et j’ai cherché dans la poche de mon imperméable la kippa de mon fils, j’ai serré dans mon poing la kippa de mon fils.

Écrivain français Olivier Sebban est né à Paris le 25 octobre 1970. Il consacre son travail littéraire à des thématiques telles que l’exil, la mémoire familiale ou le secret.Il est l’auteur de sept romans parus au Seuil et chez Rivages. Son troisième roman, Le Jour de votre nom a été sélectionné pour les prix Renaudot, Médicis et Méditerranée et a obtenu le prix François-Victor Noury, de l’Institut de France. Bénéficiaire d’une mission Stendal pour l’écriture de Cendres Blanches, Olivier Sebban a passé un certain temps entre la côte est des États-Unis, la France et l’Espagne où se trouvent une partie de ses origines....

Il fuyait à présent. Un adolescent fuyait derrière lui. Il trébucha le long d’une section de bande adhésive décollée au bord de la margelle, glissa sur le revêtement du quai et bouscula un type engoncé dans une doudoune. Il se rattrapa contre le mur en faïence de la station et chercha du regard l’issue la plus proche. Il fuyait sous les néons et leurs froids reflets alternaient entre les voyageurs. Il parcourut la longueur du dernier wagon en larges foulées. Les voyageurs s’écartaient sur son passage et certains demeuraient sur leur trajectoire, et percutés reculaient, débitant un lot d’invectives longtemps recluses et depuis longtemps macérées. D’autres, exsangues, narcoses des foules offertes à d’incessantes visions scrollées, l’ignoraient. Son pouls battait dans ses tempes et ses jambes pesaient moins à mesure qu’il gagnait en vitesse. Il slaloma entre des silhouettes agrégées, évita de choir et de renverser une vieille femme, embarda, esquiva une poignée de créatures apathiques et voulu gagner une volée d’escaliers jetée vers d’autres corridors placardés d’affiches, dédales saturés d’une chair en transhumance et dès l’aube chue de songes lessivés, se souvint d’une issue sous les colonnades, ciel gris entre corniches grège, dalles grises sous la perpétuelle bruine, percuta une femme voilée, scinda un aréopage entre les voiles desquels les insultes en plus du signal d’alarme tiré par un passager de la rame dont il s’était extrait sans son cartable, finirent par décroître. Il se dégagea d’un groupe de touristes tractant leurs valises à roulettes et surgirent en haut des…

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