Pour la première fois, la chanteuse s’inscrit dans un groupe aux côtés de The Gallands. Un tournant qui révèle un autre aspect de son travail, entre ses références et ses lectures, jusqu’à un récent voyage sous ayahuasca…
Entre deux répétitions et balances, entre deux festivals et un studio, elle prend le temps d’une conversation lente, quasi suspendue. Toujours en mouvement, comme le suggère le titre de son dernier album, Movin’, Selah Sue revient en groupe, entourée du duo père-fils The Gallands : Stéphane Galland à la batterie, Elvin Galland aux claviers. Une formation presque organique, née dans l’élan d’un concert au festival de Middelheim, en Belgique. Ce jour-là, sur scène, quelque chose apparaît. « J’ai ressenti beaucoup de liberté, dit simplement la chanteuse. C’était la confirmation que c’était la musique que je devais faire maintenant. »
Longtemps, Selah Sue, Sanne Putseys à la ville, s’était pensée seule. Artiste solitaire, voix singulière, mi-jazz mi-reggae. Et puis, il y a des rencontres. « Je me suis sentie portée, au lieu d’être seule. » Elle ne s’était jamais vraiment projetée dans l’idée d’un groupe. Et pourtant, au contact des Gallands, quelque chose bascule, sans heurt. Laisser la musique se construire à plusieurs, dans une circulation, une effervescence. Ce sentiment irrigue tout l’album. Movin’, le titre s’impose comme une évidence a posteriori. Bouger, oui, mais surtout ne pas rester figée dans un état ou une identité, et elle le formule en toute sobriété. « C’est la description parfaite de l’album, je bouge d’un espace sombre à un espace plus léger… c’est naturel, comme les saisons. » La native de Louvain évoque l’hiver, puis le printemps. Cette métaphore saisonnière éclaire aussi ce qu’elle nomme, avec retenue, une « zone grise ». Une période de dépression, ou du moins de repli, où l’élan se suspend.
Contrairement à une mythologie artistique persistante, la tristesse ne produit pas chez elle de la création mais la bloque. Il n’y a pas de fascination pour l’endolorissement comme moteur esthétique. Au contraire, elle en souligne les effets paralysants. « Mon label n’était pas intéressé, parce que j’étais trop déprimée… et moi, je me sentais encore plus mal », raconte-t-elle. Et surtout : « Si je me sens en insécurité, s’il y a trop de pression, ça ne fonctionne pas. »
À l’aube de ses 37 ans, elle ne cherche plus à lutter frontalement contre ces états. Elle les inscrit dans un mouvement plus large. « J’essaie de ne pas en avoir peur, de les embrasser et de les laisser passer, explique-t-elle. J’essaie d’accepter tous les hauts et les bas et de tenter d’embrasser le flux, parce que c’est une partie de moi. » Un état de mélancolie latent qu’elle embrasse aujourd’hui, comme une part constitutive de son identité. L’écriture, chez elle, dépend de conditions très précises. Elle met en place un cadre concret pour pouvoir y accéder.
« Pour cet album, je me suis réveillée à quatre heures et j’ai commencé à enregistrer mes voix à cinq heures. » Résultat, la voix est encore basse, presque voilée, « très douce, très chaude ». Elle travaille seule, sans ingénieur, sans producteur. Les Gallands lui envoient des bases, des beats, des harmonies et elle vient poser dessus ce qu’elle appelle une « top line ». « Les premières impulsions honnêtes, c’est ça que je garde. » Elle précise même. « Je freestyle beaucoup, je chante ce qui me vient, et c’est souvent ce que je garde tel quel. » Selah Sue sait se faire confiance et avance dans ce sens. « Si je réfléchis trop, ça ne marche plus. » Alors elle enregistre vite, presque sans transition. « Je dois enregistrer immédiatement, insiste-t-elle, sinon ça disparaît. »
Le temps de travail est ramassé, intense. « De cinq à huit, c’est peu, mais je suis vraiment dedans. » Le bien-être est un élément clé de ce processus. « J’ai vraiment besoin de me sentir libre pour écrire. » Et cette liberté passe d’abord par l’espace. Selah Sue y revient longuement, le décor est fondamental à sa création. « J’ai besoin de lumière, de beaucoup de lumière. Je ne peux pas écrire dans un endroit sombre, insiste-t-elle. Je dois pouvoir voir dehors, avoir des fenêtres. » Puis viennent les éléments plus organiques. « J’aime quand il y a des plantes, cela me fait du bien. » Elle parle d’« énergie », de « bons sentiments dans la pièce ». L’espace doit respirer, être vivant. « Si la pièce est froide ou fermée, ça ne marche pas pour moi. » Le confort, lui, est non négociable. « Un canapé, une couverture… je dois être super confortable pour écrire. »
Il ne s’agit pas seulement d’être concentrée, mais d’être installée, relâchée. « Je dois pouvoir me poser, me détendre complètement. » C’est pour cela, dit-elle, qu’elle enregistre souvent en dehors de son studio. « Je vais dans une autre pièce, chez moi. » Le studio, paradoxalement, n’est pas l’endroit idéal. « C’est trop fermé », explique-t-elle. Tout se joue alors dans l’environnement. Quand toutes les conditions sont réunies « ça vient tout seul ». Et à l’inverse : « si une de ces choses manque, ça bloque. »

Dans la continuité, elle évoque des voyages, notamment psychédéliques, en lien avec ses lectures sur la spiritualité, qu’elle met volontiers en pratique. Comme lors d’une récente expérience de l’ayahuasca, qu’elle rapporte au plus près de ce qu’elle a ressenti, sans chercher le sensationnel. « Des portes s’ouvrent dans votre tête, raconte-t-elle. Des choses qui étaient là, mais que vous ne perceviez pas. » Et elle ne parle pas tant de visions que d’un accès. « Vous ressentez plus », résume-t-elle. Ce qui la marque, c’est surtout la qualité de la sensation. « C’était très maternel, très soutenant. » Elle s’arrête un instant, puis ajoute : « beaucoup d’amour. » Elle répète presque la phrase, comme si c’était le seul mot vraiment juste. « Vraiment beaucoup d’amour. » Elle ne cherche pas à en dire plus. Sur la question de la spiritualité, elle avance prudemment, sans basculer dans un discours élaboré. « Je ne croyais pas en Dieu », dit-elle. Puis elle corrige : « maintenant je ne peux plus dire que ça n’existe pas. » Elle ne développe pas davantage. « Il y a une sorte de pouvoir », ajoute-t-elle simplement, comme une hypothèse plus qu’une certitude. « Ça m’a donné des aperçus et cela m’aide à comprendre certaines choses. » Mais elle tient à cadrer. « Je prends toujours des antidépresseurs, ce n’est pas magique. »
L’expérience ne remplace rien, c’est un plus. « Ça ouvre un peu, mais après, il faut vivre avec. » Dans sa musique, rien de frontal sur le sujet. Elle ne cherche ni à décrire précisément ce qu’elle a vécu, ni à le traduire littéralement dans ses textes. « Ce n’est pas quelque chose que je raconte tel quel », insiste-t-elle.
Mais cela transforme sa manière de ressentir et de chanter. Certaines phrases prennent alors une autre intensité. « Quand je chante “rise as one”, je ressens quelque chose de très fort. Parfois, ça me donne envie de pleurer. » Elle précise aussitôt : « Sans que ce soit de la tristesse. » C’est là que son rapport à l’émotion a changé et évolué. « Je n’ai plus besoin d’être triste pour chanter quelque chose de triste ». Elle distingue désormais ce qu’elle ressent de ce qu’elle exprime. « Je peux me connecter à une émotion sans être submergée par elle. Avant, tout était mélangé, maintenant, j’arrive à prendre un peu de distance. »

Le projet, au départ, devait être court. « On pensait faire un EP ». Finalement, tout s’enchaîne. « On a continué parce que ça fonctionnait. » L’album se fait vite, en quelques mois, là où ses projets solos prennent habituellement beaucoup plus de temps. « C’était fluide, on ne se posait pas trop de questions. » Et cette fluidité a un effet direct sur elle. « Travailler avec eux m’a fait un bien fou ». Elle parle même d’un chavirement. Entre les premiers morceaux, écrits dans une période plus sombre, et les suivants. « Au début, c’était assez sombre, au fil du chant, c’est devenu plus léger. »
Et puis, dans ce parcours fait d’intuitions, de rencontres et de confirmations, une figure réapparaît : Prince. Une rencontre marquante, dont elle a gardé quelques phrases en tête. Elle a 21 ans, en novembre 2010, lorsqu’elle assure la première partie du concert de Prince à Anvers. « À l’époque, ce n’était pas un grand wow », dit-elle franchement. Elle sourit en le disant. « Je ne connaissais pas vraiment son univers. » Elle n’avait pas les codes, pas les références. « Je ne réalisais pas. » Avec le temps, forcément, le regard change. « Maintenant, je sais que c’est le maître de la musique. « Je comprends beaucoup plus. »
Mais ce qu’elle garde, ce n’est pas une scène impressionnante, ni un conseil technique. C’est une phrase. Une seule. « Il m’a dit : “tu respires la musique.” » Puis elle ajoute : « Ça m’aide quand je doute. » Elle explique le mécanisme, presque simplement. « Je me dis que ça va, puisqu’il me l’a dit. » Comme un raccourci, une manière de couper court au doute. Elle y revient souvent. « Ça me rappelle que je n’ai pas besoin de forcer. Que c’est déjà là. »
Au fond, elle ne cherche pas à faire de tout ça un récit cohérent. Les livres, les expériences, les rencontres, rien n’est vraiment relié. Elle ne construit pas de discours autour. Dans l’écriture, le même principe revient. Elle ne cherche pas à construire une image ni à protéger un territoire. « Je suis assez ouverte mais j’ai besoin de cette sincérité dans l’écriture. » Elle reconnaît qu’il existe des limites, mais elles restent floues. « Je ne filtre pas énormément », ajoute-t-elle. Ce qui vient, elle le garde. « J’écris ce que je ressens, de manière instinctive. » Elle insiste : « c’est une nécessité plus qu’un choix. » Une manière de faire directe, sans détour, qui explique aussi pourquoi elle refuse de trop contrôler le reste. « Quand je force, ça ne marche pas », dit-elle. Alors elle fait avec ce qui est là, naturellement.





