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Sommes-nous prêts à la guerre ?

Par Igor Lys

La question semble absurde ou même indécente. Être prêt à quoi, exactement ? À manquer de carburant, à mobiliser une armée… ou à perdre ses enfants ?
L’étude académique de la guerre est victime du « syndrome des sciences sociales » : l’accès au savoir dit nomothétique, c’est-à-dire permettant d’établir des lois générales ou des relations constantes entre phénomènes observés et observables, lui semble interdit. Au niveau des sociétés, sur des espaces temporels très étendus et, surtout, rétrospectivement, on arrive à déceler les principes (faute de lois) d’analyse et de prédiction… avant qu’un des nombreux facteurs chaotiques, souvent humains, parfois naturels, ne fasse tout dérailler.

Ainsi, entre la visibilité trompeuse des grands vecteurs de développement et l’obscur « brouillard de la guerre » de Clausewitz qui alimente cette fameuse « friction » théorisée par le grand Prussien, on (analystes, stratèges, gouvernements, et nous autres) essaie de comprendre pour prédire.

Et prédire – pour se préparer.

Le concept de la préparation peut paraître tellement évident qu’il ne mériterait pas, en tout cas au premier abord, d’explication. Il est de ces idées dont Carl Jung disait que « seuls les philosophes n’en connaissent pas la définition ». Si on est prêt, peut-on dire, c’est que quand vient le jour J, l’heure H, on sait ce qu’on doit faire – et on le fait.

Mais la réalité est, bien sûr, bien plus complexe. Avant la crise du covid, l’humanité était, en théorie, prête. Le virus respiratoire venu de Wuhan n’était pas la première pandémie dans l’histoire humaine, loin de là. Les protocoles existaient, les stocks de masques et de médicaments aussi. La population était sensibilisée à la chose par la culture – le film Contagion de Steven Soderbergh avait été un grand succès dans les salles. Et pourtant…

Le président de la République avait beau dire que nous étions, à cette époque-là, « en guerre ». La vraie guerre (dite « cinétique », avec des objets se déplaçant à grande vitesse dans le noble but de nous tuer) a vite montré en quoi la métaphore présidentielle n’était pas appropriée. Les hommes sont des ennemis bien plus impitoyables de leur propre espèce que n’importe quel virus : ils mobilisent intelligence et inventivité pour tuer plus, mieux, plus vite. Si nous n’étions pas prêts à affronter la souffrance et la mort par les microbes, le sommes-nous pour la violence organisée en groupe par nos semblables ?

Les travaux du chercheur américain Erik Gartzke nous rappellent, depuis le début des années 2000, qu’il existe deux préparations aux grands changements : celle du peuple et celle du gouvernement. Elles ne s’entrecroisent presque pas. Gartzke rappelle la vieille idée kantienne selon laquelle les citoyens des démocraties sanctionnent leurs gouvernants pour leur recours à la guerre, car personne n’a envie de laisser couler son sang. Mais, dit le chercheur, cette thèse suppose une forme de substitution : comme les consommateurs faisant face aux augmentations de prix basculent vers des produits moins chers plutôt que d’arrêter simplement la consommation, les leaders démocratiques mis devant les conséquences de leur bellicisme peuvent simplement réduire les pertes – non seulement par le déni du conflit, mais aussi en substituant le capital (matériel militaire, avions, chars…) au labeur (soldats, pilotes, marins…) dans ce qu’il appelle la « provision de la sécurité ». Ainsi, dit l’Américain, la préparation à un conflit est, pour l’État, la préparation de la consommation du capital à très grande échelle à des fins de l’autopréservation politique.

Un livre classique de théorie militaire américaine, écrit par un lieutenant-colonel George C. Thorpe et publié en 1917, a pour titre Pure Logistics: The Science of War Preparation. Thorpe ne pensait pas en termes économiques, mais il est arrivé aux mêmes conclusions que Gartzke sans passer par le chemin intellectualisant de ce dernier : être prêt à la guerre, c’est être prêt à perdre des choses. Vite, en grande quantité, et pour beaucoup d’argent.

Et nous le peuple ? De nombreux Français se sont indignés quand le chef d’état-major des armées, Fabien Mandon, a dit, en novembre 2025, que la France devait « accepter à perdre ses enfants » sur l’autel d’un éventuel conflit existentiel. Cette indignation vient du fait, je pense, que nous concevons la guerre comme une chose virtuelle, comme dans le roman de Larry Beinhart American Hero qui a inspiré le légendaire film Des hommes d’influence. Elle est une construction politique qui, nous le voyons avec l’administration Trump et ses posts lunaires sur X, se passe quelque part au loin pour des objectifs virtuels. C’est la société du spectacle poussée à son absolu ; la mort donnée devient un jeu et la réalité de la violence et de la souffrance n’existe que pour l’adversaire. Encore en 2013, le chercheur français Grégoire Chamayou publiait Théorie du drone où il explorait le lien cassé entre la présence sur le théâtre des opérations, l’exposition de soi au danger et le fait de donner la mort. Plus de dix ans après, son livre sonne comme une triste prophétie. Les États, dans leur préparation constante à brûler le capital pour des gains soi-disant stratégiques, semblent vouloir davantage de guerre – et moins de ses effets pour la population. « Projeter la puissance sans projeter la vulnérabilité », disait la doctrine américaine au milieu des années 2010.

Alors quand le général Mandon nous appelle à « accepter », c’est-à-dire, être prêts à perdre nos enfants (et éventuellement nous-mêmes, les enfants de la France), il commet une sorte de gaffe existentielle : si l’État parle de nous en tant qu’acteurs de la guerre, c’est que lui, l’État, n’y est pas prêt.

Les militaires, eux, ont une formation et une sensibilisation (ou plutôt une désensibilisation) bien particulières. La vie humaine, pour eux, n’est pas vue de la même manière que pour les civils. Bien sûr, un peu de l’hypothèse de Sapir-Whorf (« la façon dont on perçoit le monde dépend de la langue ») n’y est pas pour rien : là où nous dirons « il y a trois victimes », ils diront avoir « trois deltas » pour le d de décédé. Mais cela va plus loin : quand on se forme à prendre et à perdre des vies, voir la – sa – vie, on floute la frontière entre le capital matériel et humain. Tant que nous citoyens sommes des « deltas », l’armée sera toujours prête. Tant mieux, en quelque sorte : être prête est sa vocation absolue.

Mais quand même, que cela signifie-t-il pour nous autres d’être prêt ? On ne peut pas attendre de nous l’approche étatique aux ressources. On ne peut pas, et ne doit en aucun cas, exiger de la population générale la même peau dure envers la violence et la souffrance, surtout la sienne, qui est demandée aux soldats professionnels. Mais on nous dit sans cesse qu’il faut être prêt. Comment ? En faisant quoi ? Et pour quoi faire ?

Au niveau basique, c’est certainement déjà de comprendre ce que c’est qu’une guerre. La visualiser. La dévirtualiser. Comme les Parisiens qui, le soir terrible du 13 novembre 2015, sentaient pour la première fois de leurs vies l’odeur de la poudre à canon dans l’air de la capitale.

Une guerre, ce n’est pas une abstraction stratégique, ni une simulation, ni un flux d’images sur un écran. C’est une désorganisation radicale du réel, où la mort et ses corollaires deviennent concrets, proches, irréversibles. Tant que nous penserons la guerre comme quelque chose qui arrive aux autres, ailleurs, nous ne serons pas prêts.

Être prêt, au fond, c’est peut-être simplement cela : renoncer à l’illusion. C’est savoir ce que cela coûtera – et ne pas détourner le regard. 

Igor Lys est le fondateur de Government Tomorrow Forum et l’auteur de From Kings to Algorithms: The Short History and the Future of Governments....

La question semble absurde ou même indécente. Être prêt à quoi, exactement ? À manquer de carburant, à mobiliser une armée… ou à perdre ses enfants ? L’étude académique de la guerre est victime du « syndrome des sciences sociales » : l’accès au savoir dit nomothétique, c’est-à-dire permettant d’établir des lois générales ou des relations constantes entre phénomènes observés et observables, lui semble interdit. Au niveau des sociétés, sur des espaces temporels très étendus et, surtout, rétrospectivement, on arrive à déceler les principes (faute de lois) d’analyse et de prédiction… avant qu’un des nombreux facteurs chaotiques, souvent humains, parfois naturels, ne fasse tout dérailler. Ainsi, entre la visibilité trompeuse des grands vecteurs de développement et l’obscur « brouillard de la guerre » de Clausewitz qui alimente cette fameuse « friction » théorisée par le grand Prussien, on (analystes, stratèges, gouvernements, et nous autres) essaie de comprendre pour prédire. Et prédire – pour se préparer. Le concept de la préparation peut paraître tellement évident qu’il ne mériterait pas, en tout cas au premier abord, d’explication. Il est de ces idées dont Carl Jung disait que « seuls les philosophes n’en connaissent pas la définition ». Si on est prêt, peut-on dire, c’est que quand vient le jour J, l’heure H, on sait ce qu’on doit faire – et on le fait. Mais la réalité est, bien sûr, bien plus complexe. Avant la crise du covid, l’humanité était, en théorie, prête. Le virus respiratoire venu de Wuhan n’était pas la première pandémie dans l’histoire humaine, loin de là. Les protocoles existaient, les…

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