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Eller peintre oublié des Années folles

par François Thomazeau

Lucien Roudier a croqué la vie quotidienne à Marseille.
Un artiste dont l’œuvre particulièrement moderne retrouve aujourd’hui la lumière.
Les plus belles (re)découvertes se sont souvent par hasard, et c’est le cas de Lucien Roudier, aka Eller, peintre oublié des Années folles à Marseille. L’auteur de ces lignes cherchait sur des sites internet spécialisés un tableau représentant le Vieux-Port de Marseille pour l’offrir à son père, lorsqu’apparut une toile incongrue, très éloignée des images d’Épinal sur la ville. Une peinture lugubre, de bâtiments austères plongeant dans la crasse d’un trottoir arpenté par deux ombres de femmes devant un hôtel et la silhouette d’un homme fuyant piteusement par une rue obscure. La scène était d’une crudité étonnante et d’une modernité frappante pour une œuvre peinte voilà un siècle. La découverte d’autres réalisations de cet artiste inhabituel confirmait l’impression.

Eller brouillait les pistes, les étiquettes, entre expressionnisme et Art déco, entre bande dessinée et peinture, ultraréalisme et décalage. Un travail hybride, convoquant Daumier, Dubout et van Dongen. Et au moins autant que son originalité artistique, ce qui distingue Lucien Roudier de ses contemporains, notamment provençaux, est sa vision urbaine, proche du terrain, du macadam. Pas de paysages colorés chez Eller, pas de pathos, mais des toiles qui sont autant de saynètes de la vie quotidienne à Marseille, puis à Paris, où il s’installe en 1927. Hurluberlu, mais notable – il a été vénérable de la plus vieille loge maçonnique de sa ville natale – il est aussi illustrateur de presse et cela se sent.

Roudier rend compte autant qu’il dessine et s’impose en peintre de la nuit, des baluches, des bars borgnes, des nervis et des prostituées, de la foule cosmopolite, des petites gens des quartiers mal famés. Des Noirs aussi, qu’il peint abondamment, parce qu’ils tiennent souvent le haut du pavé dans le « quartier réservé » du grand port méditerranéen. Ses toiles ressemblent souvent à s’y méprendre aux photos que Brassaï prend du Paris interlope à la même époque. C’est d’ailleurs à Pigalle qu’on le retrouve dans les années 1930, fréquentant et exposant Chez Nine, le bistrot des gangsters corso-­marseillais exilés dans la capitale.

Bizarrement, la vie de Lucien Roudier est aussi rangée que sa peinture dérange. Son engagement maçonnique se confirme lorsqu’il monte à Paris et y fonde la loge Nord-Midi. Il devient surtout célèbre pour organiser chaque année, entre 1934 et 1939, le Salon des artistes anciens combattants qu’inaugurent le président Albert Lebrun ou le maréchal Pétain. Eller milite au Parti radical et est membre fondateur du Club des Marseillais de Paris, où il côtoie Marcel Pagnol ou Vincent Scotto. Mais son travail reste inclassable et divise la critique, généralement élogieuse, mais parfois déroutée par son goût pour la déformation, le mouvement, l’excès et l’éclectisme.

De santé fragile, Lucien Roudier meurt en mars 1940, à l’âge de 46 ans, des suites d’une opération du rein. Sa veuve vend l’essentiel de ses œuvres pour affronter les rigueurs de la guerre. N’appartenant à aucune école identifiable, Eller est oublié jusqu’à la mort, en 1956, de Camille de Rhynal, le professeur de danse du Tout-­Paris, qui était son mécène et détenait près d’une centaine de ses toiles. Eller est alors redécouvert et attire depuis l’attention d’amateurs éclairés, notamment aux États-Unis. Un siècle après la période la plus faste de son travail, il était temps de remettre au goût du jour cet artiste hors du temps.

Eller, Le bar de l’amour. Aquarelle et encre (lavis).

 

 

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Lucien Roudier a croqué la vie quotidienne à Marseille. Un artiste dont l’œuvre particulièrement moderne retrouve aujourd’hui la lumière. Les plus belles (re)découvertes se sont souvent par hasard, et c’est le cas de Lucien Roudier, aka Eller, peintre oublié des Années folles à Marseille. L’auteur de ces lignes cherchait sur des sites internet spécialisés un tableau représentant le Vieux-Port de Marseille pour l’offrir à son père, lorsqu’apparut une toile incongrue, très éloignée des images d’Épinal sur la ville. Une peinture lugubre, de bâtiments austères plongeant dans la crasse d’un trottoir arpenté par deux ombres de femmes devant un hôtel et la silhouette d’un homme fuyant piteusement par une rue obscure. La scène était d’une crudité étonnante et d’une modernité frappante pour une œuvre peinte voilà un siècle. La découverte d’autres réalisations de cet artiste inhabituel confirmait l’impression. Eller brouillait les pistes, les étiquettes, entre expressionnisme et Art déco, entre bande dessinée et peinture, ultraréalisme et décalage. Un travail hybride, convoquant Daumier, Dubout et van Dongen. Et au moins autant que son originalité artistique, ce qui distingue Lucien Roudier de ses contemporains, notamment provençaux, est sa vision urbaine, proche du terrain, du macadam. Pas de paysages colorés chez Eller, pas de pathos, mais des toiles qui sont autant de saynètes de la vie quotidienne à Marseille, puis à Paris, où il s’installe en 1927. Hurluberlu, mais notable – il a été vénérable de la plus vieille loge maçonnique de sa ville natale – il est aussi illustrateur de presse et cela…

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