Il posa le pied gauche sur la rainure d’acier et, de son épaule droite, fit pression sur le panneau coulissant. Celui-ci s’ouvrit dans un bruit discret, semblable à celui d’un gaz vaporisé par un atomiseur, et Luc put s’introduire dans le compartiment de l’Ultraloop. Il chercha la place qui lui était réservée. L’ayant trouvée, il souleva sa fine valise semi-rigide en polypropylène ondulé et la glissa dans l’emplacement réservé à cet effet, juste au-dessus de son siège au design minimaliste.
Il se rendait à Marseille. Partant de Paris et fonçant à plus de 1 000 km/h dans le tunnel sous vide, parfaitement rectiligne d’un bout à l’autre de la ligne, il serait dans la cité phocéenne dans trente minutes. Son compartiment se trouvait à l’arrière de la capsule oblongue qui constituait le train à proprement parler. Celui-ci était propulsé par un champ magnétique produit par des moteurs à induction linéaires situés à intervalles réguliers à l’intérieur du tube.
Luc s’assit et ferma les yeux. Il fallait qu’il réfléchisse. Ses cheveux grisonnaient, lui rappelant, quand il avait le malheur de croiser un miroir, qu’il approchait de la quarantaine. Sa femme et son fils venaient sûrement de se réveiller dans l’appartement où ils vivaient en périphérie du Très Grand Paris.
C’était pour affaires qu’il descendait dans le Sud de si bon matin. Responsable régional « ventes et marketing » chez Simsung France, Luc devait s’assurer du bon déroulement de la réception, par l’antenne marseillaise de la marque, d’un lot de 10 000 exemplaires du nouveau modèle d’écran pliable doté de la projection holographique livrés par porte-conteneur.
Mais il avait la tête ailleurs, préoccupé par un message que lui avait envoyé pendant la nuit son ex-compagne, Eva, qui vivait justement à Marseille. Une demi-heure auparavant, lorsqu’il avait rallumé son téléphone dans le taxi volant qui le menait à la gare parisienne de l’Ultraloop, il avait juste eu le temps d’apercevoir la notification s’afficher sur son écran, avant que son supérieur ne l’appelle, l’empêchant d’ouvrir le message. Il s’était débarrassé au plus vite de l’importun et, à sa grande surprise, n’avait pas retrouvé la notification. Impossible, par conséquent, d’ouvrir le message en question.
Luc était pourtant sûr d’avoir vu le texte suivant s’afficher sur son écran une minute plus tôt : « Message Eva » en lettres lumineuses et, plus bas, « 3 h 34 », l’heure à laquelle le mystérieux message avait été envoyé.
Mais il n’en restait plus aucune trace.
Dans l’Ultraloop qui s’élançait – l’écrasant, sanglé, contre son siège –, il pensa écrire à Eva. Puis se ravisa. C’était trop con : deux ans qu’il s’empêchait de lui adresser le moindre message, par orgueil. Il n’allait pas craquer maintenant, pour une notification incertaine. À sa droite, un type sérieux en chemise à fleurs dernier cri scrollait, le visage sévère.
Luc se renfonça dans son siège. Par la fenêtre défilait à très grande vitesse un paysage à peine lisible, où tout se mêlait, lignes et couleurs. Il essaya de se souvenir d’un article consacré à l’inauguration de l’Ultraloop, mais c’était un texte long d’au moins une page, qu’il avait eu du mal à lire en entier. Les standards actuels voulaient qu’un article de presse n’excède pas un paragraphe, l’attention étant un bien précieux et déficitaire depuis « l’épidémie TikTak », du nom de cette appli addictive de vidéos ultracourtes et ultrastupides qui avait fait des ravages sur les cerveaux d’une génération entière, avant que la Fédération européenne ne l’interdise.
Luc sourit un instant en songeant à sa réussite sociale : une belle femme, un beau garçon, un bel appartement. Pourtant, ces derniers temps, un mal-être diffus l’envahissait. Quel sens son existence avait-elle ? Il ne trouvait pas la réponse. Mais il était en vie, c’était déjà ça, se disait-il.
Tôt ce matin, en sortant de chez lui, il avait dû endurer les messages informationnels diffusés dès 6 heures du matin à tous les coins de rue dans le cadre de la loi Prévention Santé : « Pensez à respirer profondément et calmement », lui avait lancé une voix mâle et virile. « Trente minutes d’activité physique par jour c’est le minimum… », lui avait susurré, un peu plus loin, une voix langoureuse. Ces messages claironnés partout dans l’espace public parasitaient sa réflexion, l’empêchaient de penser. Et une fois monté dans le taxi volant, ça n’avait pas cessé, car il avait activé, sur son appli de transport, le mode « pubs incluses » qui lui permettait de bénéficier d’une réduction tarifaire à condition d’accepter d’être exposé à une publicité audio toutes les deux minutes. Le chauffeur, lui, était tranquille : une paroi en plexiglas le séparait de l’arrière de l’habitacle – il pouvait écouter ce qu’il voulait, la radio ou le silence.
Bruits omniprésents, parasitages constants, cétacés s’échouant massivement sur ce qui restait de plages… Un carillon le réveilla. Luc bailla et détacha sa ceinture. Il récupéra sa valise et sortit du train. Une vibration dans la poche de son pantalon lui fit saisir son téléphone. Il ouvrit de grands yeux : la notification ! Était indiqué, cette fois : « Message Eva » et « 8 h 30 ». Il passa le doigt sur l’icône, sa messagerie s’ouvrit, mais… Rien. Aucun nouveau message. Il était éberlué.
« Bordel ! » rugit-il, faisant se retourner les passants devant lui.
Revenant sur l’écran d’accueil de son smartphone, il découvrit avec stupeur que la notification avait disparu, comme la première fois. Abandonnant toutes ses bonnes résolutions, il décida d’écrire un mail à Eva. Il pianota frénétiquement : « Bonjour, désolé de t’ennuyer, mais je reçois des SMS de toi depuis cette nuit et je n’arrive pas à les ouvrir. Qu’est-ce qui se passe ? »
Il était d’une humeur noire et, pourtant, il fallait bien qu’il rejoigne son équipe pour superviser le déchargement et le transfert des 10 000 exemplaires du nouvel écran pliable jusqu’à l’entrepôt local de Simsung France, avant leur distribution dans les boutiques de la région. Une heure plus tard, il se tenait sur le long quai venteux du terminal « Pinède Nord » dans le port de Marseille-Fos avec ses collègues et des types de la douane. Des conteneurs s’entassaient à perte de vue comme des briques de couleur. Devant lui, dans le bassin de la Pinède, le gros porte-conteneur chinois qui transportait les nouveaux écrans venait d’amarrer. D’immenses grues rouges allaient bientôt entrer en action pour les décharger. C’est à ce moment qu’un son caractéristique, étouffé, retentit. Son smartphone vibra dans sa poche. Luc sentit son cœur accélérer et, s’excusant auprès de ses collègues, s’éloigna sur le quai, en essayant de rester calme. Il sortit son téléphone, c’était Eva !
« J’ai changé de numéro il y a déjà un an, ce n’est pas moi. Bonne continuation. »
Ce mail, sec et désolant, outre qu’il était vexant, ne résolvait rien. Dépité, Luc resta quelques secondes les yeux dans le vague, ne sachant que faire.
Puis il se secoua. Qui lui écrivait ? Qui était le nouveau propriétaire de ce numéro ? Le cœur battant à tout rompre, il composa le numéro d’« Eva ». Dans le combiné, une sonnerie retentit. Un fois, deux fois, trois fois. Personne ne décrochait. Aucun répondeur ne s’enclenchait. Ça sonnait indéfiniment, dans le vide. Luc soupira et raccrocha, dégoûté. Il envoya quand même un message à ce mystérieux destinataire : « De quoi s’agit-il ? Qui êtes-vous ? Pourquoi m’écrivez-vous ? »
Il rangea son téléphone et rejoignit les autres.
*
Dans la rame du métro qui le ramenait à Marseille, un bruit dans sa poche le fit sursauter. Il sortit son téléphone. Sur l’écran s’affichaient les mots tant redoutés : « Message Eva, 11 h 51 ». Et, à nouveau, aucun message… Il crut qu’il allait devenir fou. Ça n’avait aucun sens.
Sans vraiment réfléchir, oubliant femme, enfants et obligations professionnelles, il prit une chambre dans un hôtel situé non loin de la gare Saint-Charles. Puis il se rendit dans un magasin de la chaîne « Bricomax » et se procura une pince coupante en acier trempé, du ruban adhésif et un cutter. Le soir venu, il prit un taxi, direction Marseille-Fos.
Aux abords du port, à la nuit tombée, l’ambiance était très différente : des projecteurs surpuissants balayaient la nuit, éclairant à intervalles réguliers les énormes portiques arrimés sur les quais et les grues géantes. À l’entrée, des vigiles suspicieux demandèrent à voir ses papiers. On fit venir l’un des types qui étaient présents le matin même et qui s’étonna de le voir de retour : « Un problème ? s’enquit-il. Nos gars ont oublié des caisses ?
— C’est possible, mentit Luc avec aplomb. Je dois m’assurer qu’aucun lot n’a été égaré sur le quai. C’est un produit attendu. On ne veut pas que des gens mal intentionnés les récupèrent avant que nos influenceurs-réseaux partenaires aient pu faire leurs vidéos promotionnelles d’unboxing. »
Les vigiles le laissèrent passer. Luc s’avança sur le quai battu par les vents. Devant lui, une immense grue chargeait l’un après l’autre les conteneurs dans un long navire aux flancs indigo. Il éteignit sa lampe et, dans la pénombre, se faufila entre les caisses restées à quai. Il sortit la pince cachée dans son trench et, à l’arrière d’un conteneur, rompit les scellés verrouillant les portes. Les entrouvrant, Luc se glissa à l’intérieur et les referma aussitôt derrière lui. Il ralluma la lampe torche : de gros cartons, plus hauts qu’un homme, étaient entreposés les uns à côté des autres. Il en ouvrit un. C’était une armoire massive aux ventaux coulissants. Sans réfléchir, Luc s’introduisit à l’intérieur du meuble, s’assis aussi confortablement que possible et patienta.
Après quelques minutes, il sentit que le conteneur s’ébranlait et qu’on le soulevait dans les airs. Impression étrange : le conteneur tanguait à peine. Luc sentait qu’il s’élevait toujours plus haut. Soudain, le caisson, suspendu à la grue, s’immobilisa et, après quelques secondes, se déporta vers la droite, là où devait mouiller le porte-conteneur. Il se remit à descendre. Un choc, assez brusque, secoua Luc.
Ils ont dû me déposer sur le navire, pensa-t-il.
Il soupira d’aise et, de façon inattendue, une étrange paix l’envahit. Pour la première fois depuis des années, il agissait de façon imprévisible, sans savoir de quoi demain serait fait. Dans l’obscurité, il sourit. Bizarrement, il se trouvait bien dans cet espace confiné, comme un fœtus lové dans l’utérus d’une immense créature se déplaçant paisiblement à la surface d’une mer infinie. Toute notion de temps finit par déserter son esprit.
Combien d’heures s’écoulèrent ? Impossible à dire. Il s’oubliait dans cette pénombre tranquille. Un moment vint, pourtant, où il sentit qu’on ralentissait, qu’on manœuvrait pour jeter l’ancre. Bientôt tout s’immobilisa. Luc eut l’impression qu’on le redescendait à terre.
Il entendit des voix, sûrement des dockers, qui parlaient en italien autour de lui. Ils vidaient les conteneurs. Luc comprit qu’on le transportait dans un camion, puis, après une demi-heure de route, du camion jusqu’à l’intérieur d’une maison.
Lorsqu’il n’y eut plus un bruit, il se risqua à sortir de son armoire, se laissant glisser sur le sol. Il se trouvait dans une belle villa déserte. Une baie vitrée donnait sur une terrasse. Luc s’en approcha. Face à lui, la Méditerranée s’étalait à perte de vue. Le soleil déclinait. En contrebas, d’autres maisons aux façades colorées s’échelonnaient à flanc de colline. Ça ressemblait à la Sardaigne.
Des étoiles papillotèrent devant ses yeux, il manqua de s’évanouir. Il traversa le grand salon, marcha jusqu’à la porte d’entrée et, sans se retourner, sortit.
L’esprit plus clair, il consulta son smartphone. Hors de France, il n’avait aucun réseau. Aucun message reçu ! Luc exulta. Enfin débarrassé de cette maudite notification ! Il emprunta une rue étroite qui descendait jusqu’à une petite plage. La mer était houleuse. Il s’aventura sur le sable.
Dans sa poche, son smartphone vibra. Il le sortit. C’était le numéro et c’était impossible. Un émoji s’afficha, sans aucun texte : juste la face rouge et ricanante d’un diable. Luc lâcha le téléphone et se mit à courir vers la mer en hurlant. Les touristes le regardèrent passer, surpris.
Il entra dans l’eau. Malgré les vagues toujours plus hautes qui s’abattaient sur lui, il continua d’avancer.
Après des études de philosophie, Emmanuel Brière Le Moan est devenu enseignant et écrivain. Son prochain roman, Au creux des étoiles, sortira aux éditions Mnémos le 18 mars.
© D.R....
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