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Hommage au ­Cézallier, royaume de lumière

par Frère François Cassingena-Trévedy

L’auteur parcourt ce pays du Massif central dont la géographie humaine – celle des cœurs – vient corroborer et compléter celle de la nature.
Le Cézallier, terre de lumière ? Gageure que de l’affirmer, diront certains. À quoi tient cette lumière ? De quoi se soutient-elle pour que nous puissions la soutenir face à ceux qui la contestent ou la nient ? Comment le géographe peut-il se faire photographe ? Comment le paysan peut-il admirer le paysage ? Comment le poète et le mystique peuvent-il voir la lumière là où tant d’autres ne la voient pas ? Comment passer, relativement à ce pays, de l’usure à l’usage, de l’usage à l’émerveillement ? Je crois discerner sept éléments – on ne peut mieux faire – oui, sept éléments qui contribuent à l’éclairage du Cézallier, et je vais en dresser maintenant l’inventaire dans un ordre dont je ne prétends pas, au demeurant, qu’il soit le seul possible. Que l’effort que vous faites déjà intérieurement pour les trouver vous-mêmes ne vous distraie pas de mon propos ! À la fin, nous verrons si nous sommes d’accord et si je n’ai pas fait d’impardonnable oubli.

La première composante de la lumière propre au Cézallier, c’est évidemment l’espace. Car là où il y a de l’espace, il y a de la lumière. Il fait jour là où l’on est au large. L’espace offre la lumière, mais aussi bien il s’offre à elle, il s’expose à elle dans une disponibilité totale. Le Cézallier, de par sa configuration physique elle-même, se signale comme un espace exceptionnellement disponible à la lumière, comme une vaste enclume sur laquelle le ciel s’acharne et à laquelle il prodigue ses caresses. Espace passif sous le ciel, étant bien entendu que cette passivité n’a rien d’une inertie. L’estive d’en haut et l’estive d’en bas ne cessent de composer ensemble. Entre d’autres paysages plus aigus (Dores et Cantal) ou plus profondément entamés (Artense et vallée de l’Alagnon), le Cézallier représente un intermède d’horizontalité, de nudité quasi absolue. Phénomène singulier que cette montagne qui exalte l’horizontalité ! La terre, sans rien perdre de son altitude, semble se taire pour laisser parler le ciel. Pur et solide piédestal du ciel. Champ d’exercice du ciel. Terrain vague où le ciel peut se détendre, se défouler, se déchaîner parfois. Nudité puissante, magnifiquement sensuelle. L’œuvre de l’érosion, ici, n’aboutit pas à une défaite ni à un effacement complet des formes, mais au contraire à une révélation des formes, dans leur sinuosité, dans leur musculature austère et longiligne. Tuméfaction de la terre qui laisse pressentir des forces titanesques en ses assises et qui donne le vertige. Haute terre dans laquelle on s’avance comme on s’avancerait en haute mer. Houle immobile au sein de laquelle on s’encalmine avec un sentiment étrange de perdition autant que de sécurité. Car il existe une étrangeté propre au Cézallier. Une étrangeté qui surprend, naturellement, lorsqu’on la rencontre pour la première fois, et qui appelle ensuite puissamment le retour, et dont on ne peut plus se passer. Espace, non de platitude comme la Beauce, mais d’effort colossal. Altitude-latitude pleine de plis, et c’est pourquoi, précisément, la lumière peut y jouer à l’infini et y apparaître en majesté. La lumière heureuse du rien, du presque rien qu’elle rencontre ici pour lui faire de l’ombre : une sinuosité de la vaste croupe terrestre, un arbre isolé, un buron en ruine. Terre elliptique et d’une extrême concision dans son style. Rien ne bavarde ici, mais, à proportion, tout parle en profondeur, tout émeut. Tout parle avec gravité de l’assagissement des grandes forces telluriques et de l’abandon des hommes. Mais aussi de l’effort des hommes qui, aujourd’hui, dans un contexte pastoral différent d’autrefois, font vivre la « montagne » à neuf. Car nos exigences esthétiques ne doivent jamais nous masquer la réalité, la nécessité, la légitimité de ces efforts contemporains et des équipements qu’ils appellent. Le Cézallier est une terre d’avenir, non un musée.

Le second facteur de lumière, en Cézallier, c’est l’eau. Car, on le sait, il existe une affinité naturelle entre l’eau et la lumière. Les hautes terres exposent à la lumière un nombre considérable de lacs, comme autant de miroirs réfléchissants. Il serait fastidieux de les nommer tous, les grands comme les petits : Bourdouze, Montcineyre, les jumeaux de La Godivelle, Saint-Alyre, Les Bordes, La Fage, Le Jolan… Autant d’yeux expressifs sur le visage de cette terre, autant de lieux où les humeurs du ciel, transparentes ou orageuses, peuvent trouver, si j’ose dire, une sorte d’écho, où tout l’aérien du paysage se décuple, subtilisant les masses les plus robustes et les plus animales des « montagnes ». Le chatoiement des soirs semble s’éterniser dans l’écrin rond des eaux. Un sourire, çà et là, éclaire, tempère l’austérité. L’infinistère prend alors des allures d’archipel. Mais aux lacs, bien sûr, il convient d’ajouter les tourbières, les narses, les « sagnes » où l’eau affleure, vestige des grandes fontes glaciaires. Il convient d’ajouter surtout, dans cette « enluminure » du paysage, les eaux courantes, volontiers primesautières, des innombrables ruisseaux, comme autant de vaisseaux sanguins. Je pense à la Couze d’Ardes, aux environs de Jassy…

Le troisième facteur de lumière, en Cézallier, c’est la neige. Oh certes, la neige n’a pas toujours bonne presse parmi les autochtones… L’on redoute son arrivée précoce, l’on attend impatiemment son retrait définitif. Grande et longue marée qui dépose, en avril ou en mai, des laisses éclatantes sur l’estran de la montagne verte. Mais la neige, ici, n’est pas qu’une intempérie : elle est un réverbère immense, comme sur le plateau d’Aubrac dont le Cézallier est le jumeau géologique. Quelle plage resplendissante, par exemple, que la montagne de la Paillassère aux jours les plus radieux de l’hiver ! Le tableau, privilégiant presque toujours les lignes horizontales et les courbes molles, se résume, ces jours-là, au bleu et au blanc. Et la neige, avec cela, n’est pas une masse inerte, mais une manne vivante, mais un marbre sous le ciseau de l’écir qui la sculpte, mais la matière première de toute une alchimie : elle entre en commerce intime avec le sol qu’elle pénètre, avec les agents atmosphériques qui la transforment. Neige nécessaire, silencieuse et médiatrice qui fait de ces étendues revêches – nouveau paradoxe – un pays de lumière extrême, de splendeur quasi polaire, quelque chose de torride et de saharien pour les yeux, mais dans l’ordre négatif des températures. Pays si rayonnant, parfois, que l’on ne peut le regarder en face, ce qui contribue à sa majesté naturelle, pour ne pas dire à sa sacralité. Et si tel, après tout, était le paradis ? Un paradis ascétique, aride et net, aux antipodes de tous les enjolivements et de tous les agréments faciles. Souvenons-nous que l’Hyperborée des Anciens, terre privilégiée d’Apollon où le soleil brille constamment, se voyait située par eux aux confins les plus lointains du Septentrion…

Et pourtant ne soyons pas trop rigoureux, car le Cézallier lui-même ne l’est pas tant qu’on l’imagine. Il recèle une tendresse d’autant plus touchante qu’elle est plus pudique à se montrer, et magnifiquement libérale lorsqu’elle éclate. Je veux parler de sa flore, que je n’hésite pas à ranger, en quatrième, dans le répertoire des ingrédients de sa luminosité. L’éclosion générale des jonquilles, puis des narcisses, entre avril et mai, exprime une hâte, une frénésie, une joie de vivre foisonnante et presque brutale, comme si la terre longtemps séquestrée par un hiver plus rigoureux que de règle prenait une espèce de revanche et répondait en couleurs à tant de blancheur uniformément imposée. Floraison méritée, méritoire, à l’épreuve des retours inopinés et parfois très tardifs des offensives sibériennes. Mais, là encore, il y aurait tant de fleurs minuscules ou somptueuses à nommer ! Le Cézallier, de tempérament sévère, fomente patiemment un sourire expansif, odorant, qui fait de lui tout entier une fête champêtre, une fête foraine, une fête cosmique. Le Cézallier, terre de la joie ! Non pas une joie méditerranéenne, sans doute, mais une joie d’autant plus persuasive qu’elle a été plus contenue. Il y a là comme une logique, comme une dynamique de résurrection que préparent un ensevelissement consenti et je ne sais quelle tristesse inhérente aux solitudes. Il y a même là, oserais-je dire – tant la terre, ici, a du caractère –, une sorte d’humour. Le soleil absent reparaît à son heure, multiplié à l’infini par tant de fleurs qui le résument. La poète grec Eschyle parlait du « sourire innombrable des vagues marines » : pour autant que le Cézallier se présente comme un océan solide, l’on pourrait évoquer le « sourire innombrable » qui le transfigure, lui aussi, sur le seuil de son sauvage printemps.

Cinquième facteur de lumière… À vrai dire, celui-là, m’est venu plus tardivement à l’idée, dans la préoccupation où j’étais d’atteindre un nombre d’or : sept plutôt que six. Eh bien, figurez-vous, cet élément lumineux dans le paysage du Cézallier, ce sont les vaches ! Car le Cézallier sans les vaches est impensable, puisqu’elles représentent l’écrasante majorité de ses habitants. Sans parler qu’avec les vaches nous sommes dans la suite, dans la chaîne alimentaire des fleurs que je viens d’honorer. Je sais que les vaches blanches ne sont pas les plus répandues ici, mais les autres, les autres aussi, même les noires, ajoutent sur l’estive leur note propre, qui tient tout simplement à leur présence. L’importance, l’autorité, la densité présentielle des vaches, si j’ose dire, fait immédiatement signe dans ce pays, et, pour autant, elle l’éclaire, elle fait jour. L’Aubrac et la Salers peuvent se disputer en l’occurrence le privilège (je ne veux pas trancher, de peur de m’attirer quelque inimitié de la part des éleveurs, sinon peut-être, qui sait, de la part des vaches elles-mêmes). Mais il est incontestable, pour l’œil du peintre, que l’emblématique vache rouge, servie par l’émeraude de l’estive, par l’encre des ciels orageux, par l’or des couchants, fait superbement tache.

Sixième ressource de lumière dans le Cézallier : les étoiles. Vous me direz que je pousse bien loin le paradoxe. Mais loin d’être la négation de la lumière, la nuit, la nuit même en est la dispensatrice, décorée de ses propres luminaires depuis les origines du monde. Or, nous le savons, sur ces hautes terres, la nuit est d’une majesté souveraine, à tel point que l’on y vient de loin pour scruter les mystères d’un firmament que nos éclairages artificiels violent et offusquent partout ailleurs. La nuit, pourvu qu’elle soit claire, bien sûr, la nuit prodigue ses clartés par torrents, comme d’autres fleurs, très haut, dont le parfum nous échappe. Peut-être, dès lors, est-ce dans ce coin perdu du monde que, la tête renversée, l’on appréhende le mieux ces « espaces infinis » dont le grand Pascal, gloire majeure de l’Auvergne, ressentait jusqu’à l’effroi le « silence éternel ». Que l’on me permette de citer ici les Psaumes dont je suis familier et qui, sous les ciels nocturnes du Cézallier, prennent tout leur sens :
À voir ton ciel, ouvrage de tes doigts,

la lune et les étoiles que tu fixas,

qu’est donc l’homme pour que tu t’en souviennes,

le fils d’homme pour que tu veuilles le visiter ? (Ps 8, 4-5)

 

Les cieux racontent la gloire de Dieu,

et l’œuvre de ses mains, le firmament l’annonce.

Le jour au jour en publie le récit

et la nuit à la nuit en donne connaissance (Ps 18, 2-3).

Même la ténèbre n’est point ténèbre devant toi,

et la nuit comme le jour illumine (Ps 138, 12).
 

Observatoire immense, « balcon du ciel », comme dirait Baudelaire, le Cézallier inspire à ses familiers un tempérament grave, parce qu’éveillé aux dimensions du cosmos : il donne puissamment à penser.

Il existe enfin, pour le Cézallier, une septième ressource de lumière. Elle vous étonnera peut-être, car nous nous émancipons ici tout à fait de la géographie. Il s’agit tout bonnement des hommes qui l’habitent. Oh certes, je ne veux pas rentrer ici dans la polémique que suscite la poussée inquiétante des éoliennes sur les bords du haut plateau, ces éoliennes dont les signaux écarlates concurrencent dangereusement les luminaires sublimes que j’évoquais à l’instant. Je ne veux pas parler non plus de la lumière, rassurante sans doute, qui signale dans la nuit un habitat singulièrement clairsemé, ou des bâtiments de stabulation dont la présence est souvent plus marquée dans le paysage que celle des hameaux. Non, c’est d’une autre lumière qu’il s’agit. Celle qui émane de l’intérieur, lorsque les mots s’échangent, lorsque les cœurs se livrent, lorsque les « canons » se choquent, lorsque les amitiés se nouent. À cet égard, il y a bien des joyaux qui étincellent, bien des foyers qui réchauffent, bien des phares qui conjurent les risques d’une perdition toujours possible. Un pays, si beau soit-il, n’est rien sans les hommes qu’imperceptiblement il secrète, la géographie humaine – celle des cœurs – venant corroborer et compléter celle de la nature. Je le sais, d’aucuns ont imprudemment exhumé certaines de ces histoires ténébreuses dont toutes les contrées rurales, au demeurant, sont le théâtre, mais un autre regard, amical et bienveillant celui-là, « photographiera » tout autre chose, capable qu’il est de voir la lumière où elle se cache et de la révéler sans la trahir. Loin de la vanité des plateaux télévisuels, le haut plateau du Cézallier a lui aussi ses « étoiles » : non pas celles de la célébrité factice, mais celles de la fidélité à une terre rude, celles du travail, celles de l’ingéniosité, celles d’une vie sociale, rurale, culturelle et associative qui ne se résoudra jamais à quelque naufrage que ce soit. L’Association des Amis du Vieil Allanche est l’une de ces « lumières », d’un genre tout à fait inédit.

Frère François Cassingena Trevedy

Dans le titre de cette contribution, j’évoque non simplement une terre, mais un royaume. C’est dire la haute idée que je me fais du Cézallier. C’est dire son étendue, sa souveraineté, son mystère surtout. Un royaume est moins derrière nous qu’il n’est devant nous : c’est une réalité à venir qui nous aimante et pour laquelle – je parle d’expérience – l’on peut tout quitter. Au vrai, le Cézallier, que l’on appelle volontiers un pays perdu, est une terre promise. Une terre promise que l’on peut aimer d’un amour éperdu. Tantus amor terrae, « si grand est l’amour que l’on voue à la terre », dirais-je en usant des mots exprès de mon cher Virgile. Rassurez-vous, je n’enjolive pas, je ne me leurre pas sur la difficulté propre à ce pays en longue déshérence. Je la vois avec lucidité, mais je parie pour lui. Oh certes, les randonneurs ne manquent pas à la belle saison, mais venus les premiers frimas, les hautes terres reviennent à leur solitude farouche, à leur austérité sans âge. Il y a de la trempe dans ce pays. Il faut qu’il la garde, sans qu’une réclame abusive, une publicité exagérée, si intéressante qu’elle soit d’un point de vue économique, lui ôte son incomparable secret ni endommage son âme. Bien proche d’être moi-même citoyen du Cézallier, ne voilà-t-il pas que je partage déjà l’esprit un peu auvergnat de propriété, l’attachement jaloux, pour ne pas dire le chauvinisme de ses habitants habituels ? Mes propos, en tout cas, ne relèvent pas de quelque romantisme, ni de quelque idéalisme rêveur. Comme beaucoup de ses amis véritables, je vois le rêche de cette terre, mais aussi la lumière qui vient mystérieusement compenser, récompenser, ses aspérités naturelles et humaines. Le Cézallier, royaume de lumière. Pays perdu, sans doute, mais aussi pays retrouvé, comme le « temps retrouvé » de Proust. Royaume d’avenir, non pas seulement pour les étrangers momentanés qui le traversent, mais pour les hommes enracinés qui travaillent sur la face immense de l’estive.

 

Douze constellations pour une année d’éveil de Frère François Cassingena-Trévedy, éd. Albin Michel, 176 p., 19,90 €...

L’auteur parcourt ce pays du Massif central dont la géographie humaine – celle des cœurs – vient corroborer et compléter celle de la nature. Le Cézallier, terre de lumière ? Gageure que de l’affirmer, diront certains. À quoi tient cette lumière ? De quoi se soutient-elle pour que nous puissions la soutenir face à ceux qui la contestent ou la nient ? Comment le géographe peut-il se faire photographe ? Comment le paysan peut-il admirer le paysage ? Comment le poète et le mystique peuvent-il voir la lumière là où tant d’autres ne la voient pas ? Comment passer, relativement à ce pays, de l’usure à l’usage, de l’usage à l’émerveillement ? Je crois discerner sept éléments – on ne peut mieux faire – oui, sept éléments qui contribuent à l’éclairage du Cézallier, et je vais en dresser maintenant l’inventaire dans un ordre dont je ne prétends pas, au demeurant, qu’il soit le seul possible. Que l’effort que vous faites déjà intérieurement pour les trouver vous-mêmes ne vous distraie pas de mon propos ! À la fin, nous verrons si nous sommes d’accord et si je n’ai pas fait d’impardonnable oubli. La première composante de la lumière propre au Cézallier, c’est évidemment l’espace. Car là où il y a de l’espace, il y a de la lumière. Il fait jour là où l’on est au large. L’espace offre la lumière, mais aussi bien il s’offre à elle, il s’expose à elle dans une disponibilité totale. Le Cézallier, de par sa configuration physique elle-même, se signale comme un espace…

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