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Extinction des feux

Par Odile d’Oultremont

W., le personnage principal de ce récit, est une tempête du soir, un caméléon, un corbeau, mieux ou pire, vous verrez.

Elle est avant tout une femme.

Au départ, elle est même un être lumineux.

Assumant les mues et les grandissements de son existence, flanquée d’une succession des nouveaux portraits de sa vie passant, dont elle a méthodiquement choisi les contours.

Un à un, elle emprunte les traits d’une fillette, d’une ado, d’une étudiante, d’une mère de famille, d’une épouse, d’une travailleuse.

Ceux d’une séduisante, encore et toujours.

Plus tard, elle connaît des averses sur son visage, des rideaux grisâtres d’une pluie battante qui noie des parties entières de sa vie, elle connaît des orages bien sûr et puis, peu à peu, plus aucune goutte ne tombe sur sa terre.

Comment en est-elle arrivée là ?

Je vous raconte.

Nous sommes en 2020. Dans cet appartement parisien, une pandémie rapace saisit le quotidien d’une famille normale et l’entrave comme à peu près le monde entier. Un mari qui n’y peut rien contraint sa femme, W., qui n’en peut plus. Leurs enfants sont grands, chacun se repend comme il peut sur des mètres carrés en sous-nombre, peu importe ce que dit ou pense le père, la mère fixe la porte de sortie. Les jours passent, la détention pèse lourd et plus rien ne va. La France libérée, W. loue une maison et décide d’y vivre seule. À la hâte, elle retourne à sa même existence, mais tout autre ; elle marche puis elle cavale, s’éreinte dans la désinvolture et reprend vie. Tout va trop vite, trop fort et parfois trop bien. Elle apprend la patience de n’être qu’elle, de ne pas trouver sa voie, de se perdre souvent, elle cherche la joie qui dénude, le bout du tunnel, pendant longtemps elle suit une trace ou une empreinte, allez savoir, elle ignore la destination et le chemin à prendre ; elle dévore le labyrinthe. Et puis elle abandonne, affirme que nulle part sera un endroit valable, après tout pourquoi pas. Elle fréquente des hommes, de plus en plus nombreux, tombe sur des crétins, des occupés, des aberrants, des idiots d’abord et sur leurs mots de rupture ensuite. Elle se fracasse dans des pièges aussi bêtes que subtils. Elle décide de ne pas accepter, affirme être contre, puis elle renonce. Elle y voit l’aubaine du temps, elle patiente encore, un jour viendra le soir mais pour le moment c’est l’après-midi de sa belle vie. Alors elle baise, elle caresse, elle murmure, elle s’adonne aux chinoiseries de l’amour où le matos est à bas prix.

Comme tout le monde, W., désormais célibataire, partage son quotidien entre la lumière et l’opacité, laquelle précède parfois le noir complet.

Comme tout le monde, elle s’adapte et apprend à se déplacer en territoire d’obscurité.

Celui du continent des hommes. Dont elle découvre alors, d’une manière lente et insidieuse, qu’il lui est impraticable.

Elle prend de la distance avec un bien-aimé et recommence. Le suivant la quitte, elle goûte à l’accalmie puis s’y remet. Voilà qu’encore elle s’éloigne de l’amant pour reprendre bientôt son curieux pèlerinage. Qui dit quoi ? Qui fait quoi ? Elle n’en a plus la moindre idée. En répétant les recommencements, elle ouvre immanquablement un chemin vers la disparition d’elle-même. En plongeant ses mains immaculées dans la matière des hommes elle les a fourrées dans un bourbier magistral. La matière des hommes est une cloque à l’esprit de W. ; à la fois moisson et moisissure. Elle éclot autant qu’elle empeste. Elle est l’huile et l’eau sur le feu.

Elle est l’insoutenable insouciance de ces partenaires à la chaîne qui vient percuter l’attachement de W. à tout. Leur mélancolie agressive la remplit de doutes, les dédales de leurs angoisses la forcent à un combat rageux et la relie à des prétendues libertés auxquelles elle n’appartient pas.

Pourtant, il fut un temps pas très ancien, où, quoiqu’elle entreprît dans sa vie, elle faisait le choix répété d’être émue plutôt que consciente. De la prise de risque, elle ne tarissait pas d’éloges. Il s’agissait de la belle ordonnance de sa vie. Elle en était si fière. Les alibis qu’elle se trouvait ne manquaient pas, tous encrés dans une multitude de principes souverains (dont le principal : exulter dans le vivant) pour qui se soucie de « sa » vie : et ce minuscule pronom possessif dont elle faisait l’usage à l’excès venait donner sens à ce qui se profilait déjà comme les bords de la honte.

W. attendait qu’avec les hommes, il se passe quelque chose. Qu’un monde lui soit révélé. Ainsi, elle laissait son corps se muer en un ensemble de champs récepteurs dont son partenaire avait le droit de jouir. Par ricochet, elle pensait bénéficier de cette expérience au moins autant que lui. En réalité, plus elle déployait la démonstration, moins elle avait consciente de sa propre valeur. Elle commença à envisager le principe de perception comme un exercice difficile, hasardeux ensuite, se changeant en un péril ontologique qui l’empêcha de coïncider sereinement avec l’image qu’elle avait d’elle-même et lui fit oublier sa raison d’être.

Dès lors, elle quitta un à un les corps de ces hommes, renonça aux connivences de l’amour, abandonna ses peuples sensoriels.

Les abois de W. devinrent silencieux. Muettement, elle ressentait la honte plus forte, quasi fatale, à se mouvoir encore dans des territoires où l’association des âmes et des corps produisait mal, et finissait par engendrer le sentiment d’un lendemain où somnolait sa compétence à trouver une place. Elle était infirme à l’autre et son inaptitude la dégoûtait.

À présent, le risques de sa vie gisaient à l’endroit exact où les fantômes, toujours, rôdent près des visages.

En Californie du sud, contrairement à partout ailleurs sur la Terre, le soir attise la levée des vents. Des rafales sèches et ardentes déboulent à plus de 100 km/h, la température peut grimper subitement de 15 degrés et le ciel bleu, en un quart d’heure, devient rouge. Ce phénomène unique s’appelle le Sundowner.

Parfois, W., retranchée seule sur son rocher, observe les autres, les couples normaux. Elle est bien forcée d’y voir l’imposante métaphore. Dans la réalité, ce n’est pas seulement la violence des vents qui entrave la vie locale en Amérique, c’est leur timing. Ils se déploient à la fin du jour, lorsque l’humain baisse la garde. Désormais, W. a vieilli, mais pas trop encore, ce n’est pas strictement la fin de sa vie, simplement le déclin qui s’est imposé, créant une région étrangère à elle-même, une terra incognita, qui se trouve à des années-lumière de là, où, supposément, réside la « vraie vie », pour qui saurait être aimé par les hommes. Alors, comme le Californien en fin d’après-midi, elle a baissé la garde, s’accroche à son repère en caillasse, s’oblige à ne rien percevoir en attendant que les bourrasques s’apaisent. Elle demeure là, honteuse et inconfortable, sur ce morceau de pierre, simplement parce qu’elle en connaît les contours. Fussent-ils douloureux, ils sont toujours mieux que l’inconnu.

Il est possible que W. ait raté l’exercice de l’amour.

Elle a pourtant multiplié les tentatives :

Homme 1 lui expliquait ce qu’elle savait déjà.

Homme 2 était accro à l’alcool et aux jeux.

Homme 3 pratiquait la poly­gamie.

Homme 4 voulait des enfants. Peu importe que W. ne soit plus en capacité.

Homme 5 était violent.

Homme 6, marié.

Subitement, Homme 7 est mort.

Homme 8 était radin et impuissant. Double tare pour qui n’a d’intérêt ni dans la fortune d’autrui ni dans l’excessivité d’une performance sexuelle.

Homme 9 était en demi-teinte son opposé : il bandait peu et dépensait trop.

Homme 10 vivait à Tegucigalpa.

Homme 11 constituait une somme de tous.

Homme 12 n’existera sans doute jamais.

À moins que peu à peu, W. oublie. Pour ouvrir un espace à l’inconnu. Encore faudrait-il abandonner le confort de l’échec. Ne plus choisir comme avant, penser autrement. S’emparer de la liberté, la sienne, magistral angle mort sur ce qui gît derrière et qui s’étend loin devant, en induisant un futur acéré, non traité, pas encore écrit. Et qui fout la trouille.

Elle a peur, W.

Peur de sa honte.

Honteuse de ses échecs.

Hantée par ça.

Une chambre d’échos qui sature son présent.

Les hommes sont sa débâcle et son manquement, la punition qui survient encore et encore, au moment du relâchement.

Ils sont La belle journée qui ment.

Elle a été tenace pourtant. Elle n’a cessé d’essayer. L’effet Foehn de ses amours ratés où des dizaines de fois, elle s’est assise sur un banc cinq minutes avec lui, ensuite, lui, puis lui, et lui encore, pour regarder les gens, tant qu’il y en a.

Puis le temps a passé et la foule, sous ses yeux, s’est dissipée. Quand elle s’assoit, désormais, elle regarde ailleurs ; arbres, plantes, nuages, tout ce qui fait diversion au constat désastreux et proprement humain de ses flops sentimentaux qui l’obligent à baisser la tête. À retourner au noir de ses humiliations. Elle est devenue corbeau, pétrifiée et ça lui fait penser à l’histoire du sage hindou Gautama, lequel avait une femme, Ahalya, qu’Indra, roi des dieux védiques et séducteur compulsif, aguicha en empruntant l’apparence de son mari.

Le procédé, peu chic, fut découvert par Gautama qui jeta sur le vilain un sort radical et ordonna alors que qu’il soit recouvert de mille vulves. Autant que ses conquêtes. Marqué dans sa chair, le corps du roi devint ainsi le témoignage outrageusement visible de ses abus.

À de nombreuses occasions, W. ressent la même chose : elle pense ne pouvoir être regardée sans provoquer ironie ou quolibets. Ses échecs ­revêtent la même allure détestable que les excès d’Indra. Irrémédiablement, se trouvent estampées sur son corps féminin, non pas par mille vulves mais par mille yeux, mille regards d’humains tournés contre elle pour l’éternité. Matez-moi un peu cette femme inapte, tant à aimer les hommes, qu’à l’être deux.

Plus tard, la vie de W. passe encore, sa peau se met à flétrir mais surtout, elle commence à changer de couleur. De pâle elle devient rose et de rose, rouge. La mutation chromatique, non pas pour se camoufler comme le caméléon, mais comme une punition intérieure. Le rouge d’une honte faite derme, impossible à dissimuler, la couleur criarde logée aux tréfonds de sa biologie, qui se voit de loin et trahit toujours. Pourtant, personne ne condamne W.

Il n’y a, jonché sur son parcours, aucune autre sentence que celles qu’elle s’est imposées à elle-même.

J’ai rencontré W. plusieurs fois. Je l’ai croisée au hasard de la vie, dans des dîners, en vacances, à des endroits attendus, d’autres plus étonnants. Elle est une sorte d’âme sœur avec qui je m’entretiens volontiers. Je l’écoute, elle me parle et puis nous changeons de place et inversons les rôles. Ma vie se passe avec et sans elle.

Sa honte d’être toujours seule, m’a-t-elle dit, s’inscrit dans le temps long. Elle est mémorielle, elle s’incruste dans ses cellules, elle n’y réfléchit même plus tant elle est là. Et parfois, je ne vois plus W., je n’entends plus parler d’elle, elle s’éloigne du groupe, elle quitte la scène, l’échine courbe. Jusqu’à ce qu’elle tente quelque chose de nouveau, n’importe quoi (un sport, une passion, un voyage, un homme encore – désormais caché) et qu’elle revienne. Plus petite. Sa taille réduite. C’est ainsi ; bien que mal aimées, quand elles le sont, les femmes ne crèvent pas de pneus, ne jettent pas d’acide au visage, ne kidnappent pas d’enfants.

Les femmes mal aimées disparaissent.

Si bien que, récemment, se trouvant face à moi, je n’ai plus vu W.

Corps replié, regard fuyant, elle s’était dissoute, ne laissant derrière elle que les traces d’une vie passée à manquer l’amour, bien que subissant ses feux, alternativement rouges d’une honte vivante et noirs d’une honte figée..

 

Odile d’Oultremont est l’autrice de quatre romans : Les Déraisons (Prix de la Closerie des Lilas) et Baïkonour aux éditions de l’Observatoire, Une légère victoire et La Dernière Nuit chez Julliard. Elle est aussi scénariste et réalisatrice....

W., le personnage principal de ce récit, est une tempête du soir, un caméléon, un corbeau, mieux ou pire, vous verrez. Elle est avant tout une femme. Au départ, elle est même un être lumineux. Assumant les mues et les grandissements de son existence, flanquée d’une succession des nouveaux portraits de sa vie passant, dont elle a méthodiquement choisi les contours. Un à un, elle emprunte les traits d’une fillette, d’une ado, d’une étudiante, d’une mère de famille, d’une épouse, d’une travailleuse. Ceux d’une séduisante, encore et toujours. Plus tard, elle connaît des averses sur son visage, des rideaux grisâtres d’une pluie battante qui noie des parties entières de sa vie, elle connaît des orages bien sûr et puis, peu à peu, plus aucune goutte ne tombe sur sa terre. Comment en est-elle arrivée là ? Je vous raconte. Nous sommes en 2020. Dans cet appartement parisien, une pandémie rapace saisit le quotidien d’une famille normale et l’entrave comme à peu près le monde entier. Un mari qui n’y peut rien contraint sa femme, W., qui n’en peut plus. Leurs enfants sont grands, chacun se repend comme il peut sur des mètres carrés en sous-nombre, peu importe ce que dit ou pense le père, la mère fixe la porte de sortie. Les jours passent, la détention pèse lourd et plus rien ne va. La France libérée, W. loue une maison et décide d’y vivre seule. À la hâte, elle retourne à sa même existence, mais tout autre ; elle marche puis elle…

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