Les Liens souterrains

Alexia Stresi

Des gamins partout, ça saute en tous sens, ça hurle, même la professeure qui leur crie de ne pas crier hurle. On dirait qu’ils sont 10 000. Il y en a 29, une petite classe de 6e. Quel métier, se dit l’enseignante en tâchant de les faire se mettre en rang. Faites deux files, explique-t-elle, mettez-vous sur le côté pour laisser passer les gens. Elle en profite pour les recompter, sans doute pour la vingtième fois depuis qu’ils ont quitté le collège. C’est bon, elle en a toujours 29. Elle peut être contente, la visite s’est bien passée, les enfants se sont montrés intéressés, même Franck s’est bien tenu, c’est dire. La magie des lieux, n’est-ce pas ? C’est pour ça qu’elle tenait tellement à qu’ils la voient en vrai, la Comédie-Française, au moins une fois dans leur vie. L’escalier central a évidemment fait son effet, et une fois dans la grande salle, ils sont restés bouche bée. Il y a aussi eu des rires, par exemple quand Tania a montré un buste et demandé si ce monsieur était mort. En revanche, le « madame, qui c’est déjà Molière ? » a fait mal. Elle vient d’y consacrer tout le trimestre, saynètes du Malade imaginaire à l’appui. Ne pas se décourager. On n’est jamais qu’en décembre. Et le fait qu’un élève pose une question est en soi un signal encourageant. Dans l’ensemble, cette sortie est une réussite. Pour un peu, elle se laisserait aller à en envisager une autre. Non, elle plaisante. Troquer son unique cours du jeudi avec la 6e1 contre six heures (6 !!) avec eux, le casse-tête pour trouver où replacer le cours de maths de Mathias, toute cette paperasse à remplir pour le proviseur, les autorisations, les parents accompagnateurs à relancer, les… Et maintenant le long trajet retour à se farcir alors qu’elle n’en peut plus d’avoir à les surveiller, qu’elle voudrait pouvoir fermer les yeux et entendre du silence, juste ça, plus le moindre bruit l’espace d’un instant, oui, comme elle aurait besoin de ça… Ne reste qu’à espérer qu’à Châtelet, il n’y ait pas de soucis de RER. Elle se dit qu’elle a bien fait de les laisser marcher entre le théâtre et la place de la Concorde. Le froid les aura fouettés, ils auront pu se défouler, sans doute pas tout leur saoul, mais c’est déjà un peu de tension libérée. À les voir maintenant, agglutinés devant les portillons du métro, hurlant et se poussant les uns les autres, elle comprend que ces cinq cent mètres à l’air libre, c’était vraiment son pain blanc. Mais comment ça il n’y a personne au guichet ?! Et comment elle fait pour les faire passer, ses trente gamins déchaînés ? Que les bureaux de poste du 93 ferment, que les médecins n’y viennent plus, que tout disparaisse de Seine-Saint-Denis, sauf les gamins qui, eux, y sont de plus en plus nombreux, ça, d’accord. Enfin, « d’accord », elle se comprend. Mais plus de guichetier non plus au métro Concorde ? En plein cœur de Paris ? Des compressions de personnel dans le sacro-saint du chic ? On en est là ? Ce pays va si mal que ça ?? Et à qui elle la demande maintenant, l’ouverture de la porte automatique ? S’il y avait une poussette double, là ? Ou quelqu’un en fauteuil ? Dites-moi que ce n’est pas vrai, qu’il ne va pas falloir faire composter les enfants un par un ?! Et sur les trois validateurs, deux sont hors-service. Ben voyons. Bon sang, on en a pour une heure. « Est-ce que tout le monde a bien son ticket de métro dans sa poche ? Je vous avais demandé d’y faire très attention. Qui n’a plus son ticket ? »

Tandis qu’elle descend l’escalier de la bouche de métro, Madeleine de Lièvremont tient fermement le bras de sa dame de compagnie philippine. Elle n’a pas hésité longtemps avant de prendre sa décision, on irait en métro. Avec ces travaux dans Paris, avoir un chauffeur ne change rien, tout le monde est logé à la même enseigne, n’est-ce-pas. Une heure et quelque dimanche dernier pour aller chez les enfants alors que c’est la porte à côté, le parc Monceau ! Le petit Maxime faisait déjà sa sieste quand elle est arrivée, c’est bien la peine. Parfait d’organiser les Jeux olympiques en France mais alors faites-le à la campagne, là où ça ne dérangera personne ! En ce moment, à Paris, c’est bien simple, on ne vit plus. Métro donc. Paradoxalement, c’est Dulce qui s’est montrée difficile à convaincre. « Mais enfin, Dulce, vous le prenez bien, vous ! Je ne suis pas si différente de vous, vous savez ! Je ne suis pas meilleure ! » Ce qu’elle voulait dire, c’est qu’elle n’était pas en sucre, peut-être s’est-elle mal exprimée, n’y pensons plus. Bon, il a tout de même fallu se préparer, s’habiller en conséquence, évidemment retirer ses bijoux. Aucunement l’intention de se faire couper un doigt pour une bague, on n’allait pas non plus tenter le diable. Elle a aussi pensé à vider son portefeuille et n’a gardé que le liquide dont elle aurait besoin. Combien ça peut valoir un puzzle pour enfant, 100 euros ? Disons 150 au cas où elle verrait quelque chose de bien. Elle a rajouté un billet de 500 euros pour le cadeau pour son gendre. Un excellent père de famille, Philippe, et Caroline semble heureuse en ménage. Madeleine de Lièvremont a de l’estime pour lui, en tous cas elle n’a rien de précis à lui reprocher, mais non, elle ne l’aime pas beaucoup. Ça ne se commande pas, les sentiments, n’est-ce pas ? 500 euros pour Philippe, pas un de plus, il faudra que cela suffise. Pour Noël, Caroline aimerait une nouvelle Fiat 500, qui ne s’achète pas au Bon Marché. Donc il n’y avait besoin de ne prendre que 650 euros, disons 700 pour être tout à fait tranquille. Le reste a été enlevé du portefeuille et mis en lieu sûr avant de sortir. Oh, comme la station de métro a changé ! Que c’est devenu moderne, s’extasie intérieurement Madeleine. Pas mécontente du tout de cette escapade, l’impression de faire une petite bêtise, de rajeunir presque. Et cet air paniqué de Dulce, qu’elle est drôle de la surveiller comme le lait sur le feu ! Ils sont bien bruyants, ces petits. Combien il y en a ? Et de toutes les couleurs ! Enfin non, ils sont presque tous noirs. Qui un peu plus, qui un peu moins, mais noirs. Aucune importance, ce sont des enfants. Oh et puis même… « Je passe la première, madam’ » lui dit Dulce. Madame la voit apposer ce qui ressemble à une carte de crédit sur la machine, pousser le tourniquet ainsi qu’une porte métallique qui a l’air bien lourde. « Je vous la tiens, madam’ », dit Dulce comme si elle lisait dans ses pensées. Une perle, cette fille. « Glissez ticket », lui dit-elle encore. Oui, le ticket. Qu’elle a mis dans son sac. Quelque part. Il doit être là. À moins qu’il ne soit plutôt dans la poche de son manteau. Non, c’est bien ça, donc il est dans son sac. Mince, où est-il fourré ?

17 heures. La quille ! Tous les jours le même soulagement lorsqu’il quitte le musée, une joie à se mettre à hurler, presque une rage, pouvoir enfin se dégourdir les guiboles, même s’il n’y a que cent petits mètres à parcourir jusqu’à la station de métro. Pas le Pérou mais tant pis, c’est déjà un peu de liberté, en tous cas l’ivresse d’avaler des grandes goulées d’air vif après les six heures de cul sur la chaise à respirer l’air vicié de la galerie principale. Il n’en peut plus de ce boulot. Il en est presque à préférer l’autre, l’enfer pourtant, un atelier de deux heures avec des gamins qui patouillent la terre glaise ou la peinture sans avoir le droit de se salir. Les parents gueulent, sinon. « Faut leur mettre un tablier ! » Il les leur met, les tabliers, mais les gosses réussissent à s’en foutre jusque dans les cheveux. La folie, c’est qu’ils peignent sur de vraies toiles posées sur de vrais chevalets. À 6 ans ! Une dinguerie. Lui a dû attendre 23 ans pour sa première fois. À cinq ou six reprises, il a pu le faire. Pas plus. Trop compliqué. Trop cher, quoi. Il est passé au jute simple, sans châssis. Plus besoin de s’emmerder à acheter des clous. L’huile, il l’a abandonnée pour les mêmes raisons. Vu le prix des pigments, c’était plus possible. C’est ça ce qui te fait changer de technique, c’est pas du tout une histoire de courant esthétique, non, c’est le pognon. Chaissac a peint sur des cailloux parce qu’il n’avait pas de quoi bouffer, point. Bref, parfois il est avec les gamins et il s’imagine en train d’en assommer un avec une de ces putains de toiles. N’importe lequel, même un sage. Il se voit la lui enfoncer sur la tronche, genre collerette. Voilà où il en est avec « L’Atelier des peintres en herbe ». Eh bien, gardien de musée, c’est pire. Si. Au début pourtant, il l’a aimée, cette planque. Payé à regarder des tableaux, il n’en revenait pas. Il continuait même d’y repenser après le boulot. Le travail sur l’écume, la dentelle que c’est, les vagues avec leurs nuances de cobalt, les ciels d’orage, putain, tout ce qu’il y a à voir dans ces ciels d’orage. De la patience, il en montrait autant pour regarder les tableaux que les peintres en avaient eu pour les faire. À l’époque, lui aussi se sentait peintre. Gardien de musée à ses heures d’accord, mais juste pour bouffer. Il se sentait encore à sa place, quasi entre collègues. Tu parles. Il a dû prendre l’autre job pour arriver à boucler le loyer. Puis a quand même dû déménager pour plus loin et plus moche. Maintenant il ne sait plus comment il va faire. Jusqu’où la dégringolade. Ce mois-ci, il n’a même pas pu payer son Navigo. Il fraude d’un boulot à l’autre et ne pense plus jamais couleurs. Fini, ça. Qu’est-ce qu’elle fait, mamie, elle avance ou elle avance pas ? Arrête de fourrager dans ton sac, grand-mère, il n’a pas le temps d’attendre, lui. C’est qu’il se fait virer s’il se pointe en retard à l’atelier. Il va plutôt y aller avec l’Indien, là. Faut voir la tête trop mignonne qu’ils font, les touristes, quand il en bouscule un pour passer avec lui au portillon. À chaque fois, le type croit que c’est de sa faute, un truc qu’il a mal fait, et il s’excuse en anglais. Enfin, on imagine que c’est des excuses. Parce que l’anglais, lui, il ne le comprend pas trop. Il a appris à renseigner, first floor, stairs, toilets, way out mais discuter, nan. Vu le salaire, ils ne peuvent pas non plus s’attendre à embaucher des bilingues.

Abhishek Deshmukh tenait absolument à séjourner au Crillon. À Mumbai, ses amis le lui ont déconseillé, suites soi-disant refaites mais en fait vieillissantes, pas du tout l’adresse trendy du moment, les prestations du Peninsula, mille fois supérieures, et avait-il noté l’absence désolante de rooftop ? Abhishek ne leur donnera pas tort mais lui est sentimental. Ses parents avaient l’habitude de séjourner au Crillon et c’est dans leurs traces qu’il tient à inscrire ce voyage avec ses propres enfants. Question d’amour et de respect. D’ailleurs, l’hôtel n’est pas si mal, même s’il est effectivement dommage que la circulation juste devant rappelle un peu celle du pays… Pas très grave, cela dit, puisque tout le shopping amusant peut se faire à walking distance. L’avenue Montaigne est toute proche. C’est cela aussi le charme de Paris ! Encore plus amusant, ils se trouvent maintenant dans le métro, chose qu’ils ne feraient évidemment jamais à Mumbai. C’est qu’à Paris, tout paraît si exotique ! Quelques stations seulement et ils seront à la Fondation Louis-Vuitton. Ce n’est pas un magasin, on le leur a bien expliqué. Oui, oui, merci, ils savent et veulent seulement voir le bâtiment de Frank Gehry. Pour l’exposition, rien n’est tranché, ils aviseront. Surtout qu’il est déjà un peu tard, presque 17 heures, ils ont tellement musardé faubourg Saint-Honoré. Qu’il était doux d’y flâner en famille ! Impossible de se lasser de ce doux parfum de revanche que prend la vieille Europe quand on y fait les boutiques… Il n’a eu de cesse de repenser à son père. Sentimental, puisqu’il vous dit… Combien de fois son père lui a raconté l’histoire du maharadja d’Alwar ? On est dans les années 1920, Jai Singh, en visite à Londres, entre incognito chez un concessionnaire Rolls Royce et caresse des doigts la calandre d’une sublimissime Silver Ghost. Là, on lui aurait dit, plus ou moins aimablement, et d’ailleurs plutôt moins que plus, quelque chose comme « bas les pattes » et mon Jai Singh d’être instamment prié de quitter la luxueuse boutique. Revenu à son hôtel, le maharadja ne perd pas son calme et demande à son secrétaire de bien vouloir faire le nécessaire pour acheter séance tenante les six modèles de Silver Ghost exposés. Une fois les voitures dûment livrées au Rajasthan, ne lui restait qu’à les faire transformer en voitures-poubelles. Rolls Royce aurait, paraît-il, reçu ensuite plusieurs photographies d’éboueurs indiens posant sur le marchepied nouvellement installé à l’arrière des six Silver Ghost, et regardant droit vers l’objectif, l’air hilare. Ou bien, et cette anecdote est peut-être plus célèbre encore, Jamsetji Nasarwanji Tata à qui on refuse l’entrée d’un palace quelconque et qui fait illico construire le Taj Mahal Hotel, infiniment plus luxueux que l’autre. Ce monsieur est hélas mort avant de savoir que le conglomérat familial verrait un jour le fleuron de l’automobile anglaise, Jaguar, tomber dans son escarcelle. Trêve de rêveries, où faut-il insérer le ticket de métro ? Abhishek ne voudrait surtout pas bloquer l’accès du tourniquet à des Parisiens qui sont obligés d’aller travailler.

Arrive dans la station Concorde un homme d’une cinquantaine d’années, avec l’air un peu chose de quelqu’un qui vient de se faire extraire une molaire. Trois points de suture sur la gencive, une ordonnance d’antibiotiques dans la poche, deux mois avant que ça cicatrise mais le prochain rendez-vous, ce sera bel et bien la pose de l’implant. Il n’a pas mal, non, merci les restes d’anesthésie. Elles lui donnent d’ailleurs la sensation d’avoir une joue énorme, un ravin à la place de sa dent et plus de langue. Autre étrangeté, avoir rendez-vous avec Astrid en pleine journée. À 17 heures, il devrait être au bureau, le nez dans ses dossiers, éventuellement en réunion, voire en meeting Zoom avec les avocats du bureau de Los Angeles qui se réveillent à cette heure-là, au lieu de quoi il se dirige vers le bar à cocktails de la Samaritaine et n’en revient tout simplement pas. Il n’a pas pris son vélo électrique ce matin. Avec le dentiste, on ne sait jamais. Tu sors de l’intervention, tu tiens moyennement droit sur ta selle, le feu rouge tu ne fais pas gaffe, tu finis par terre, ton futal Paul Smith en lambeaux, et tant qu’à faire un bus te roule dessus. C’est pour ça qu’aujourd’hui il a préféré se déplacer en métro. Un truc qui ne lui était plus arrivé depuis des lustres. En tous cas plus depuis que Hidalgo est à la manœuvre. C’est fou, note-t-il, l’inquiétante étrangeté qu’il éprouve juste parce qu’il n’est pas dehors à la bonne heure. Pas dehors, d’ailleurs. Dessous, en l’occurrence. Comme si tout à coup ce n’était plus sa vie qu’il vivait, comme s’il était devenu quelqu’un d’autre, plus du tout avocat, plus marié à Astrid, plus le père de Tom et Inès… Stop ! Eux, il ne les change pas, même pour plaisanter. Mais tout de même quelqu’un d’autre, libre de ses mouvements, de ses horaires, de prendre le métro en même temps que les élèves-là, mais combien sont-ils, mince quel raffut ils font, quelqu’un qui n’aurait de comptes à rendre à personne, qui n’en ferait qu’à sa tête. Un écrivain, tiens ! Quel autre métier te permet de te balader comme ça te chante ? Tu télétravailles comme tu veux. Du Costa Rica pourquoi pas, surf le matin, ton roman l’après-midi. Ou bien de Val-d’Isère, ski au réveil et puis tu torches quelques chapitres. La vie de rêve ! Il en parlera à Astrid, voir si elle aussi chope le truc. Depuis le covid, ça le travaille un peu, toutes ces couvs de magazines sur des gens qui ont soudain décidé de changer de vie. Et s’il venait à son tour de basculer ? Le seul problème, c’est les compresses stériles que le dentiste lui a installées dans la bouche. Le docteur a insisté, il faut mordre dedans pendant une heure pour éviter le risque hémorragique. Alors il ne pourra pas expliquer tout de suite à Astrid son projet. Il va devoir attendre. En trépignant. Il se demande quand même si l’anesthésie ne l’aurait pas un peu shooté, la vie lui paraît tellement simple tout à coup, c’est bizarre. Oh, elle va se faire bousculer, cette vieille dame, si elle reste plantée comme ça devant le validateur Navigo. Ça doit être une sorte de nounou qui lui parle, ou sa femme de ménage, mais pourquoi cette bourrique est passée en la laissant derrière, coincée devant le portillon ? Alors on fait quoi maintenant ? Pourquoi se retrouve-t-il toujours à devoir aider les autres ? Qu’est-ce qui fait qu’immanquablement ça tombe sur lui ? Et toi, le jeune, ne te gêne surtout pas, vas-y, faufile-toi en douce derrière l’Indien, ce serait trop te demander de t’acheter un ticket comme tout le monde ? Ils ont de la chance, tous, qu’il soit obligé de garder le silence. S’il n’avait pas les mâchoires serrées sur sa compresse…

Elle arrive pour valider son Navigo et ses yeux sont déjà quasiment fermés. Elle est trop fatiguée pour entendre les hurlements excités des enfants qu’une professeure fait passer un par un par le portillon en les comptant à voix haute. Elle ne voit pas la dame âgée entrer par la lourde porte « Sortie » qu’un monsieur élégant a la gentillesse de lui tenir. Elle ne prête aucune attention aux retrouvailles de cette femme avec sa dame de compagnie qui semblait au bord des larmes. Elle passe sans le voir à côté d’un jeune homme qui tente de communiquer avec une famille indienne. Ils n’ont aucune langue en commun, que leurs gestes et leur patience. Elle ne voit pas leurs efforts. Elle sort d’une garde de trente-six heures et rêve maintenant de retrouver son lit. Avant ça, la banquette du métro fera l’affaire. Tout ce qu’on veut, pourvu qu’il n’y ait plus d’alarmes qui sonnent, plus de malades qui décompensent, plus de décisions graves à prendre en trois secondes et cela toute seule, parce qu’à 37 ans elle est la sénior du service. Elle n’aurait jamais imaginé qu’elle se sentirait si vieille si jeune. N’avait pas deviné qu’à force de pousser des pistons de sédation, c’est sa vie à elle qui serait anesthésiée. Elle pensait qu’elle avait le temps de fonder une famille et se dit maintenant qu’il est trop tard. Elle était fière du chemin emprunté, elle allait sauver ou du moins soulager et elle se demande à présent s’il se trouvera jamais quelqu’un pour lui venir en aide. Elle aurait honte, elle, de demander. Elle se répète qu’elle est forte, elle se le répète sans arrêt, surtout quand elle sent qu’elle ne l’est plus du tout. De moins en moins. Elle pense qu’elle va bientôt pouvoir poser son visage contre la vitre du wagon, que sa tête va dodeliner et ses pensées avec elle, toujours les mêmes : pourquoi ? Comment ? Demain, elle recommencera parce qu’elle veut aider ceux qui n’ont même pas l’assurance de réussir à passer la nuit. C’est le métier qu’elle a choisi, le métier qu’elle aime, même s’il la détruit, même si des gens l’ont détruit, lui. Qui ? Elle évoquerait des responsabilités diluées, la marche du temps et le profil d’une époque qui n’a souvent plus ni visage ni conscience. C’est pour cela, elle le sait, qu’il vaut mieux qu’elle ne laisse pas trop ses pensées dodeliner.

Ces passagers ne se connaissent pas. Première fois de leur vie qu’ils se croisent, probablement la seule. Ils n’en ont aucunement conscience mais ils viennent de danser une valse ensemble. La porte qu’on retient, le touriste qu’on bouscule, le Navigo qui s’échange, les enfants qui s’égrènent.

Ils attendent à présent la même rame de métro. Y compris la famille indienne, alors qu’elle va dans l’autre direction, comme le gardien de musée vient de le comprendre. « Vuittonne », ça ne lui disait vraiment rien, il avait beau chercher, mais ça y est ! Du coup, attention, pour eux ce sera le quai d’en face. Abhishek le remercie à l’indienne, ses mains jointes sous le menton. Les gamins de 6e s’en amusent et partent à l’imiter. Et que je m’incline devant toi, et que moi devant toi, même devant la prof qui s’illumine d’un coup. Le gardien de musée aussi, et c’est la doctoresse qui reçoit son sourire. Inespéré, ça ! Tel un coup au tennis, elle en renvoie un autre vers la vieille Madeleine de Lièvremont qui tient toujours le bras de Dulce, sa précieuse dame de compagnie.

C’est tout ?

Oui.

Ça n’a peut-être l’air de rien ce lien entre eux… Mais c’est énorme. 

C’est un début. 

...

Des gamins partout, ça saute en tous sens, ça hurle, même la professeure qui leur crie de ne pas crier hurle. On dirait qu’ils sont 10 000. Il y en a 29, une petite classe de 6e. Quel métier, se dit l’enseignante en tâchant de les faire se mettre en rang. Faites deux files, explique-t-elle, mettez-vous sur le côté pour laisser passer les gens. Elle en profite pour les recompter, sans doute pour la vingtième fois depuis qu’ils ont quitté le collège. C’est bon, elle en a toujours 29. Elle peut être contente, la visite s’est bien passée, les enfants se sont montrés intéressés, même Franck s’est bien tenu, c’est dire. La magie des lieux, n’est-ce pas ? C’est pour ça qu’elle tenait tellement à qu’ils la voient en vrai, la Comédie-Française, au moins une fois dans leur vie. L’escalier central a évidemment fait son effet, et une fois dans la grande salle, ils sont restés bouche bée. Il y a aussi eu des rires, par exemple quand Tania a montré un buste et demandé si ce monsieur était mort. En revanche, le « madame, qui c’est déjà Molière ? » a fait mal. Elle vient d’y consacrer tout le trimestre, saynètes du Malade imaginaire à l’appui. Ne pas se décourager. On n’est jamais qu’en décembre. Et le fait qu’un élève pose une question est en soi un signal encourageant. Dans l’ensemble, cette sortie est une réussite. Pour un peu, elle se laisserait aller à en envisager une autre. Non, elle plaisante. Troquer son unique…

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