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“Contrat de confiance”

Par Philippe Vilain

Entretien avec l’auteur d’une œuvre protéiforme qui, avec son nouveau livre, La Promesse, explore les moyens de restaurer une efficacité du langage.
La promesse est présentée comme un refuge contre la vacuité des mots et la cacophonie des discours. Mais comment échapper aux vaines paroles ?

Dans notre société bavarde, surinformée et profuse de discours, le langage a tendance à se vider de sens, à se dissoudre dans un flot continuel dépourvu d’intentions fortes. Nous parlons pour parler, beaucoup, rapidement, de façon désengagée, sans toujours penser et vouloir accomplir ce que nous disons, à l’image de ces « Grands diseux, petits faiseux » du fameux proverbe populaire associant ceux qui parlent le plus à ceux qui en font le moins. Un tel contexte valorise la promesse qui naît d’une méfiance envers le langage jugé insatisfaisant, voire trompeur, et apparaît, en contre-point, comme une forme de parole résolument nécessaire, efficace, performative, prompte à lutter contre la vacuité des discours et à restituer au langage son pouvoir de responsabilité, de fidélité et d’altruisme. Tout tient ici à la performativité de la parole. Promettre suppose de faire que nous disons, d’accomplir de façon inconditionnelle ce que nous énonçons et, donc, au sens premier, de tenir parole, de répondre de de soi, de rassurer et d’offrir sa fiabilité. L’usage de la promesse restaure une efficacité du langage, elle renverse le proverbe pour faire des petits diseux, des grands faiseux, et distingue, de fait, le rhéteur virtuose d’une personne d’honneur – un homme ou une femme de parole – qui ne se dérobe pas devant l’artifice rhétorique.

La promesse permet de différer l’action, avec tous les risques que cela ne soit pas tenu. Comment se fait-il que l’être humain soit enclin à faire confiance aux dirigeants politiques, qui trahissent avec une constance remarquable leurs promesses en invoquant des raisons diverses ?

La promesse politique peut, en effet, apparaître comme une parole paradoxale qui nous engage, comme citoyens, dans l’incertitude d’un futur en nous exposant au risque de la trahison. Ce risque ne nous empêche pourtant pas de renouveler notre confiance envers nos dirigeants, comme si notre besoin de croire importait finalement plus que toutes les preuves d’infidélité. La croyance en une société meilleure, que nous vend la politique, nous est tellement nécessaire qu’elle finit par nous rendre particulièrement naïf et vulnérable à chaque nouvelle élection, et nous persuade, par-delà notre fatalisme, de la nécessité de refaire confiance à des dirigeants qui n’exécutent pas toujours leurs promesses de campagne, moins parce qu’ils mentent que parce qu’ils prennent soudain conscience, une fois arrivés au pouvoir, de l’impossibilité d’exécuter une promesse dont ils n’avaient pas, par inexpérience ou par incompétence, mesuré toutes les difficultés d’application ou, plus simplement, parce qu’ils ne veulent pas se heurter à la désapprobation générale et demeurent soucieux de préserver leurs intérêts du moment. Pourtant, la promesse devrait être la seule parole politique qui vaille, celle qui nous fait croire en quelque chose et en quelqu’un, et nous fait conserver suffisamment d’optimisme pour espérer une évolution positive de la situation économique, sociale et culturelle du pays. D’une certaine manière, la promesse politique, qui joue tout à la fois sur nos désirs et nos craintes de changement, continue de nous hypnotiser, elle réactive infiniment notre besoin de croyance collective et de vivre une existence sereine.

Qu’en est-il de l’écrivain ? On peut penser que l’auteur d’un livre formule une promesse en direction de ses lecteurs. Mais le livre, une fois lu, n’appartient plus à l’auteur. Qui est juge du respect de cette promesse ?

L’écrivain n’énonce pas explicitement de promesse, son engagement reste implicite car il ne contient pas d’intention clairement performative. Et on ne peut pas promettre quelque chose à un lecteur inconnu, duquel on ignore les désirs. Disons que la promesse de la promesse, plus abstraite, est une promesse qu’il se fait à lui-même et qui consiste à donner le meilleur de lui-même pour offrir au lecteur un récit exigeant et proposer une projection d’horizon comme l’évoque Paul Ricœur, une ouverture au sens, une vision du monde.

Si, effectivement, l’écrivain se dépossède de son texte à la publication, s’il s’efface pour mourir à lui-même en quelque sorte, la question de savoir si la promesse est tenue ne peut, en conséquence, se rapporter à aucune intention initiale, mais seulement à l’acte de réception, au lecteur habilité à interpréter le texte, chargé d’en actualiser le sens ; quand bien même, sa liberté interprétative n’est pas non plus illimitée, car on ne peut pas interpréter n’importe comment un texte qui, on l’oublie trop souvent, possède une intention imminente, une structure cohérente, un dispositif narratif interne qui doivent orienter les interprétations légitimes. C’est la raison pour laquelle le lecteur d’opinion, dont la vocation est d’ouvrir la voie au lecteur de compréhension, ne saurait se constituer en juge souverain. Pour le dire autrement, le lecteur doit lui aussi tenir ses promesses critiques, sa parole d’exigence argumentative, et avoir la volonté de se hisser à la hauteur des textes qu’il lit, le désir d’en restituer le sens, non pas seulement se contenter d’énoncer un jugement radical sans connaissance de cause. Les textes appartiennent à ceux qui s’en emparent respectueusement, honnêtement, et qui sont soucieux de les interpréter sans l’instrumentaliser dans leur pleine intelligence pour valoriser leurs intentions.

Mais sans doute la littérature la plus prompte à porter explicitement une promesse est la littérature autobiographique où la promesse prend la forme explicite d’un contrat éthique, plus exactement d’un pacte autobiographique avec le lecteur, et non d’une sollicitation abstraite : la promesse consiste en un engagement à dire la vérité sur soi, elle passe, avec le lecteur, un contrat moral qui prétend à la véracité des faits et des événements racontés. Ce pacte autobiographique, théorisé par Philippe Lejeune, introduit de la complexité dans le rapport entre l’écrivain, détenteur d’une vérité subjective et purement narrative, et le lecteur qui, n’ayant pas accès aux faits et aux événements tels qu’ils se sont réellement produits, n’est pas toujours en mesure de vérifier les informations données et, donc, de contester l’intégrité de cette promesse et la loyauté de l’écrivain. Il arrive d’ailleurs souvent que le lecteur se laisse abuser par un écrivain, par les effets de transparence propre à une reconstruction intérieure, par ses manipulations référentielles, ses masques, les enjolivements, les mensonges par omission et autres effets opportuns de falsification souvent destinés à l’autoglorification. Lire un texte suppose donc de réaliser une enquête méticuleuse pour s’assurer que l’écrivain tienne bien sa promesse de vérité et, ce faisant, ne rompe pas le contrat de confiance passé avec le lecteur.

Philippe Vilain, qui enseigne la littérature française à l’université Federico II de Naples, est l’auteur de nombreux romans, dont La Femme infidèle (éd. Grasset, 2013), Pas son genre (éd. Grasset, 2014), La Malédiction de la madone (éd. Robert Laffont, 2022) et Mauvais élève (éd. Robert Laffont, 2025). La Promesse paraîtra le 21 janvier chez Autrement....

Entretien avec l’auteur d’une œuvre protéiforme qui, avec son nouveau livre, La Promesse, explore les moyens de restaurer une efficacité du langage. La promesse est présentée comme un refuge contre la vacuité des mots et la cacophonie des discours. Mais comment échapper aux vaines paroles ? Dans notre société bavarde, surinformée et profuse de discours, le langage a tendance à se vider de sens, à se dissoudre dans un flot continuel dépourvu d’intentions fortes. Nous parlons pour parler, beaucoup, rapidement, de façon désengagée, sans toujours penser et vouloir accomplir ce que nous disons, à l’image de ces « Grands diseux, petits faiseux » du fameux proverbe populaire associant ceux qui parlent le plus à ceux qui en font le moins. Un tel contexte valorise la promesse qui naît d’une méfiance envers le langage jugé insatisfaisant, voire trompeur, et apparaît, en contre-point, comme une forme de parole résolument nécessaire, efficace, performative, prompte à lutter contre la vacuité des discours et à restituer au langage son pouvoir de responsabilité, de fidélité et d’altruisme. Tout tient ici à la performativité de la parole. Promettre suppose de faire que nous disons, d’accomplir de façon inconditionnelle ce que nous énonçons et, donc, au sens premier, de tenir parole, de répondre de de soi, de rassurer et d’offrir sa fiabilité. L’usage de la promesse restaure une efficacité du langage, elle renverse le proverbe pour faire des petits diseux, des grands faiseux, et distingue, de fait, le rhéteur virtuose d’une personne d’honneur – un homme ou une femme de parole…

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