Un auteur n’est pas toujours celui qui met en mots son livre.
– Comment fais-tu ?
– Quels sont les secrets du métier ?
– Où trouves-tu l’inspiration ?
– Qui es-tu, dans cette myriade de livres ?
Autant de questions rituelles.
Pour y répondre, je ne me cacherai pour une fois ni derrière un pseudo ni derrière un personnage.
Qu’il s’agisse d’une œuvre de fiction ou d’un livre de commande, écrire, c’est servir ses héros afin de les faire vivre dans l’esprit du lecteur. Cela implique, de la part de l’écrivain, une certaine indifférence.
Pour donner chair à un destin ou à une cause, il faut se tenir à distance, considérer le sujet de l’extérieur, comme le ferait un sculpteur face à son bloc de marbre. Ce recul permet de ne pas sombrer dans la matière. Ainsi, il est possible de mettre dans la bouche d’un personnage des paroles que l’on réprouve mais qui le révèlent lui, dans son altérité. La subjectivité est à ce prix. Elle est, à cet égard, le contraire même de l’empathie.
Quant à l’inspiration, elle n’existe pas. Seule l’observation compte.
Laissons de côté le travail romanesque pour ne parler que des livres de commande. Mystère de l’écrivain qui s’efface, offre son texte à un autre, fait disparaître son nom de la couverture et s’en réjouit !
Si l’histoire ne dit pas toujours qui tient la plume, voici comment les choses se passent...
Champagne à 10 heures du matin dans un loft avec vue plongeante sur la Seine, bière tiède dans une roulotte éclairée par un feu de camp, café dans un ministère, mignardises dans un palace, fontaine à eau dans l’entresol d’un éditeur, déjeuner à La Rotonde : premier rendez-vous. Il y a toujours un entremetteur.
L’intermédiaire s’éclipse et la rencontre opère. Avant même de se serrer la main et de prendre assise, nous savons si nous pourrons écrire ensemble.
Les grands patrons, hommes politiques, cinéastes, intellectuels, artistes avec lesquels je travaille partagent tous le même désir de livre, cet objet de chair et d’encre. Préférant se coucher sur le papier plutôt que sur le divan, ils avouent un besoin de confiance et de camaraderie.
La poignée de main confirme la première impression. Il m’observe. Devine que j’ai les épaules, assez de vécu pour comprendre son « théâtre d’ombre et de lumière » – dont parlait Jacques Vergès. Car il a envie de dire, à une parfaite inconnue, ce qui ne l’a jamais été. Trop haut placé dans la hiérarchie, éloigné de sa famille, garrotté par ses galons, il a, une vie durant, tenu son rôle.
Qu’il soit capitaine d’industrie ou saltimbanque, j’entrerai dans son monde. Sans compatir, je serai capable, le plus tranquillement du monde, de servir son histoire, d’honorer sa carrière, de raconter son projet, de délivrer son deuil ou de dévoiler les raisons de son art. Tout ce qu’il voudra, pourvu qu’il me laisse ordonner son chaos et graver les instantanés qui ont fait de lui l’homme – ou la femme – qu’il est.
Avant même que le cycle des entretiens ne commence, le livre est écrit. La personnalité ne distingue pas les contours du texte qui dort en elle, pourtant il existe déjà. Il est là, tapi et silencieux, prêt à surgir. Comme la graine contient en elle la totalité de l’arbre. Il suffit de trouver le bon angle et de laisser éclore.
Quel plaisir d’écrire une biographie en six mois. Pour un roman c’est cinq ans.
En entretien, je note ce qu’il me dit et ce qu’il ne dit pas, ce que ses gestes et ses regards suggèrent. Mais enregistrer jamais. Enfin, je lève les mains quand il soulage sa conscience et se confie en « off ».
Untel a trouvé son enfant pendu dans la cave, untel a traversé un océan de désamour malgré sa célébrité, un autre a sacrifié sa famille à sa réussite. Ils sont nombreux à regretter d’avoir trompé. Le marivaudage, rétrospectivement, déçoit.
« La tête sur le billot, n’avoue jamais », dit l’adage. Si les secrets des grands de ce monde sont bien gardés, ils portent le livre par en-dessous, lui confèrent une épaisseur, un mystère et une intimité indispensables.
Tabou, le métier de « nègre » n’a pas encore trouvé ses lettres de noblesse. Il ne date pourtant pas d’hier. Droit, littérature, politique : celui qui signe n’est pas toujours celui qui écrit. Michel Debré, alors simple juriste, rédige pour le général de Gaulle un projet de constitution de la Ve République. Auguste Maquet effectue les recherches et le premier jet qui serviront de base aux romans d’Alexandre Dumas. Ted Sorensen, speechwriter, compose les discours de John Fitzgerald Kennedy. Et tant d’autres, dont nous ne connaitrons jamais les noms. Certains nègres avaient eux-mêmes des nègres : une cascade de plumes s’inspirant les unes des autres. L’équivalent existe de nos jours dans l’écriture scénaristique, souvent collégiale.
Par sa subjectivité, le travail de l’écrivain commence là où s’arrête celui du journaliste. La plus grave erreur de la profession consisterait, pour le ghostwriter, à mettre de lui dans l’œuvre d’un autre, à glisser un point de vue, à vouloir exister par procuration. À 40 ans et une vingtaine de livres publiés, j’ai la chance d’être à l’abri de cet écueil-là.
L’écriture suit son cours sans s’encombrer d’un contrat. La parole donnée suffit. Il parle. J’écris. Nous avons validé ensemble la structure de l’ouvrage mais il n’y aura pas de lectures intermédiaires. L’auteur découvrira son livre une fois achevé. Ceci pour avoir une vue d’ensemble et juger du produit fini.
La vie n’a pas de forme.
La qualité d’un livre tient à son architecture. L’art d’écrire est aussi concret que celui de tailler la pierre. Ensuite tout s’enchaîne. Chapitre après chapitre, on entre tard dans le propos et on en sort tôt, comme au cinéma, pour tenir le lecteur en haleine. Enfin et surtout, on soigne le style, qui doit faire résonner la voix de son auteur. Sa voix intérieure autant que sa verve, son timbre, sa carrure. « La forme, disait Victor Hugo, c’est le fond qui remonte à la surface. »
On déplace quelques virgules, on peaufine un adjectif, l’éditeur nous félicite et ça part à l’impression.
« Signe-le avec moi », me disent-ils souvent. Ce à quoi je réponds : « Merci, mais non, c’est ton livre. Si tu étais musicien, tu m’aurais sifflé la mélodie qui t’obsède et je lui aurais trouvé le meilleur arrangement. In fine, la partition n’est rien. La musique est tout. Et elle est à toi. »
Ce qui me chagrine toujours, c’est leur joie teintée de mélancolie après parution : « Alors c’est fini ? »
Le lien demeurera, on continuera de se voir et de s’écrire pendant des années, mais il n’y aura plus d’enjeu. En couronnant une carrière, la sortie d’un livre semble y mettre un terme. Un avant-goût de testament. « On fera un tome II », plaisantent-ils parfois. Ça a pu arriver...
Stéphanie Le Bail est écrivaine. Elle collabore avec des politiciens et économistes et se spécialise dans les biographies. Elle est notamment l’autrice d’Un seul corps (éd. du Rocher, 2011), du Tour du monde en 80 ans, Entretiens avec Jean Lacouture (éd.France-Empire, 2012).
De l’inutilité de la littérature
par Nanoucha Van Moerkerkenland
Qui et à quoi sert-elle ?
À rien,
À séduire,
À instruire,
À curer la mémoire de l’écrivain,
À le travestir,
À essorer sa douleur,
À revisiter le vécu du lecteur,
À explorer les passions,
À divertir les vices,
À tromper son monde,
À taire le futile,
À écrire sans mots,
À montrer sans décrire,
À renouveler la musique des phrases,
À jeter un peu de noir sur du blanc,
À peindre le social,
À inaugurer de vastes mondes,
À attendrir ses monstres,
À brasser les symboles,
À donner du sang aux idées,
À servir un commanditaire,
À asservir son désir,
À contredire l’ordre,
À quitter la horde,
À danser avec la censure,
À dire vrai sans jamais avouer,
À clarifier le désordre des sentiments,
À tutoyer l’âme,
À épandre une larme,
À descendre pour s’élever,
À défendre une cause,
À gracier un coupable,
À se souvenir d’un camarade,
À crever l’aube, au botte à botte,
À boire !
À asseoir sa puissance,
À rivaliser avec les dieux,
À tuer ses personnages, juste pour le plaisir,
À mourir moins,
Et à vous empêcher de dormir....
Un auteur n’est pas toujours celui qui met en mots son livre. – Comment fais-tu ? – Quels sont les secrets du métier ? – Où trouves-tu l’inspiration ? – Qui es-tu, dans cette myriade de livres ? Autant de questions rituelles. Pour y répondre, je ne me cacherai pour une fois ni derrière un pseudo ni derrière un personnage. Qu’il s’agisse d’une œuvre de fiction ou d’un livre de commande, écrire, c’est servir ses héros afin de les faire vivre dans l’esprit du lecteur. Cela implique, de la part de l’écrivain, une certaine indifférence. Pour donner chair à un destin ou à une cause, il faut se tenir à distance, considérer le sujet de l’extérieur, comme le ferait un sculpteur face à son bloc de marbre. Ce recul permet de ne pas sombrer dans la matière. Ainsi, il est possible de mettre dans la bouche d’un personnage des paroles que l’on réprouve mais qui le révèlent lui, dans son altérité. La subjectivité est à ce prix. Elle est, à cet égard, le contraire même de l’empathie. Quant à l’inspiration, elle n’existe pas. Seule l’observation compte. Laissons de côté le travail romanesque pour ne parler que des livres de commande. Mystère de l’écrivain qui s’efface, offre son texte à un autre, fait disparaître son nom de la couverture et s’en réjouit ! Si l’histoire ne dit pas toujours qui tient la plume, voici comment les choses se passent... Champagne à 10 heures du matin dans un loft avec vue plongeante sur la Seine, bière tiède dans…