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En finir avec les frontières

par Gabriel Gaultier

À ceux qui se désolent du soi-disant déclin de la France, offrons une réponse : abolissons la France et toutes les frontières d’une manière générale.
Puisqu’il est question dans ce numéro d’imaginer à quoi pourront ressembler nos lendemains et puisque ceux-ci s’annoncent sous les cieux rougeoyants de la guerre et des incendies de forêts, osons pour les nouvelles générations une issue plus optimiste en supprimant purement et simplement les frontières.

Premier avantage, et non des moindres : en finir avec les obsédés du déclin de la France. Allez hop, plus de France ! Oubliée la nostalgie rance pour une époque où personne ne voudrait retourner se faire soigner les dents. Quelle France et quels Français, d’ailleurs ? Cette vaste plaine glaciale, devenue agréable avec le temps, successivement peuplée d’artistes venus d’Afrique pour couvrir les murs de la grotte dite de Chauvet, plus tard ceux de Lascaux et Cosquer ? Parle-t-on de ces premiers résidents à la peau noire ou bien des Celtes, des Basques au langage étrange, des Phéniciens, des Grecs, des Romains, des Goths, des Francs, des Huns, des Arabes, des Normands, des Flamands, des Italiens, des Polonais, des Arabes à nouveau, des Africains encore, lointains descendants des peintres rupestres cités plus haut et venus dans de fragiles embarcations au risque de leur vie pour construire nos centrales nucléaires sans permis de séjour ? Dans le genre « grand remplacement », l’humanité n’a donc pas attendu Renaud Camus pour mélanger ses chromosomes et s’il ne faut garder en France que les Français de souche, il va falloir ressusciter les Néandertaliens sur la base d’ADN prélevés sur des fragments d’os, façon Jurassic Park.

On voit par-là que les frontières sacrées des cartes et des livres ne sont que la récente et prétentieuse cristallisation d’un mouvement millénaire, une aimable plaisanterie que seuls les généraux et les maîtres d’école prennent au sérieux. Une preuve que même nos institutions ne croient pas à l’intangibilité de nos frontières ? L’Andra, l’Agence nationale pour la gestion des déchets radioactifs, recommande de signaler les zones d’enfouissement dans une langue pictographique, consciente que dans trente mille ans on n’y parlera pas plus français qu’on le parlait il y a trente mille ans.

Deuxième avantage, en supprimant les frontières, on supprime la cause de tous les conflits en cours en remontant à leur origine. Karl Marx se trompait lourdement quand il imaginait qu’avant le Néolithique, les sociétés humaines étaient probablement pacifiques et occupées au libre troc dans une sorte de communisme primitif. On sait aujourd’hui, avec la découverte de charniers ici et là, que bien avant l’avènement de l’agriculture on menait bataille et pas qu’un peu, qu’on ne maniait pas la massue que pour occire les mammouths, ni le couteau que pour ouvrir les huîtres. On s’en doutait un peu. Pourquoi donc y aurait-il eu une parenthèse magique entre nos ancêtres primates, tous très enclins à se foutre sur la gueule et les premiers villages sédentaires ? Homo sapiens n’a jamais été Homo pacificus.

La guerre partout, la guerre depuis toujours, mais la guerre pourquoi ? Si l’on met de côté la prédation et l’anthropophagie, force est de constater que le territoire reste la cause essentielle des conflits. Qu’il soit une condition économique de survie, c’est une évidence : on ne partage pas son coin de pêche et la Deuxième Guerre mondiale fut aussi animée par la course au pétrole dont étaient privés les deux belligérants les plus agressif, Allemagne et Japon. Le territoire : voilà, donc, l’origine de tous les maux et son corollaire, l’obsession de la propriété. Attardons-­nous un instant sur cette dernière notion. Indéniablement « la propriété, c’est le vol » comme disait l’autre. C’est un argument que je développais il y a peu, et sans grand succès, auprès d’un agriculteur fâché que je traverse « ses » terres en lui faisant remarquer que je ne niais pas qu’il avait un acte de propriété en bonne et due forme, acheté auprès d’un précédent propriétaire lui-même muni d’un tel acte et ainsi de suite jusqu’à des génération très reculées. Mais au bout du bout, il y avait bien un voleur qui a décrété que ce bout de terre jusqu’ici à tout le monde était à lui et pas à la tribu qui campait là librement et a commencé à planter une clôture. Imaginons que la tribu en question soit composée de Hurons ou d’Algonquins et vous avez l’histoire des États-Unis.

En Europe, on a vu à la fin de l’Empire romain des soudards, inspirés par les légions de Rome, annexer tout pareillement des territoires et spolier les populations en échange de protection. Cette répugnante mafia militaire est devenue la noblesse avec son cortège de mythes usurpés : hérédité, sang bleu, Table ronde et autres. En Angleterre, au xvie siècle, les grands propriétaires le sont devenus en annexant les champs et pâturages communs, qui ne leur appartenaient pas, lors du mouvement dit « des enclosures ». Le vol partout, donc, et toujours doublé d’une falsification de l’histoire pour, d’une part, sacraliser la clôture sous forme de frontière de droit divin et, d’autre part, sacraliser le peuple qui ne saurait être de la même qualité, suivant qu’il est d’un côté ou de l’autre, de la barrière. Le sujet est important aujourd’hui car on voit bien que, de l’Ukraine au Groenland, ce n’est pas demain la veille que l’homme – la femme est moins concernée vous remarquerez – va mettre son mouchoir sur sa volonté d’aller vider le grenier du voisin, le tout servi par un récit nationaliste ou religieux.

Tout cela ne va pas dans le sens du progrès. Car, pour qui marche, chevauche, vole librement, les frontières n’existent pas. Les nations ne sont que maelstroms ininterrompus de peuples errants comme les pollens errent des arbres aux champs au gré du vent. Supprimer les frontières, ce n’est donc pas renier son histoire, c’est remettre les pieds sur terre pour marcher dans le bon sens. Se dire que, de la grotte d’Altamira à Picasso, c’est le même homme qui peint. C’est prendre conscience que nous sommes des grains de poussière que le vent du hasard a jeté sans raison ici ou là, que nous aurions pu naître dans une favela de São Paulo, dans une yourte en Sibérie ou dans le lit d’en face à la maternité. C’est de faire de l’humanité une seule et même nation fraternelle, la seule à ce jour capable de penser à la fois l’infini du monde et sa propre finitude.

Supprimer les frontières, c’est réhabiliter la liberté de mouvement des femmes et des hommes. C’est se rappeler que la Turquie existait avant les Turcs, l’Amérique avant les Américains, la Normandie avant les Normands. Supprimer les frontières, c’est se mettre à 8 milliards pour résoudre enfin les seules vraies questions importantes : la faim dans le monde, le dérèglement climatique, le partage des savoirs, l’exploration spatiale, l’éradication du cancer, l’immortalité, tout cela sous l’égide d’un grand gouvernement mondial. Et maintenant, au travail.. 

Gabriel Gaultier est initiateur de l’almanach BigBang, revue d’utopie politique....

À ceux qui se désolent du soi-disant déclin de la France, offrons une réponse : abolissons la France et toutes les frontières d’une manière générale. Puisqu’il est question dans ce numéro d’imaginer à quoi pourront ressembler nos lendemains et puisque ceux-ci s’annoncent sous les cieux rougeoyants de la guerre et des incendies de forêts, osons pour les nouvelles générations une issue plus optimiste en supprimant purement et simplement les frontières. Premier avantage, et non des moindres : en finir avec les obsédés du déclin de la France. Allez hop, plus de France ! Oubliée la nostalgie rance pour une époque où personne ne voudrait retourner se faire soigner les dents. Quelle France et quels Français, d’ailleurs ? Cette vaste plaine glaciale, devenue agréable avec le temps, successivement peuplée d’artistes venus d’Afrique pour couvrir les murs de la grotte dite de Chauvet, plus tard ceux de Lascaux et Cosquer ? Parle-t-on de ces premiers résidents à la peau noire ou bien des Celtes, des Basques au langage étrange, des Phéniciens, des Grecs, des Romains, des Goths, des Francs, des Huns, des Arabes, des Normands, des Flamands, des Italiens, des Polonais, des Arabes à nouveau, des Africains encore, lointains descendants des peintres rupestres cités plus haut et venus dans de fragiles embarcations au risque de leur vie pour construire nos centrales nucléaires sans permis de séjour ? Dans le genre « grand remplacement », l’humanité n’a donc pas attendu Renaud Camus pour mélanger ses chromosomes et s’il ne faut garder en France que les Français de souche, il va falloir…

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