Face à un monde angoissant, nous avons besoin de regarder en arrière et de bibliothèques intérieures pour encourager l’espoir et la résistance.
« Je sors. Si un rayon me blesse
Je succomberai sur la mousse. »
(Rimbaud, Bannières de mai)
Où chercher des forces morales pour faire face à ce monde actuel qui nous donne chaque jour une nouvelle preuve de sa folie ? Beaucoup de nos contemporains trompent leur épuisement dans des surenchères idéologiques, des euphories éphémères, des démissions maquillées en postures libertaires. Je voudrais plaider dans ces pages pour une réhabilitation de la culture comme seul moyen, pour l’individu, de ne pas perdre le fil sacré de son existence dans une époque qui ne cesse de profaner le grand nom d’humanité que nous portons.
Par culture j’entends la conversation que nous avons à mener avec les productions artistiques et intellectuelles les plus hautes que les siècles nous ont léguées pour que nous ne soyons pas enfermés dans un tête-à-tête délétère avec le présent.
Dans La Pesanteur et la Grâce, Simone Weil nous donne un cap pour les temps de détresse où l’histoire nous fait vivre : « D’où nous viendra la renaissance, à nous qui avons souillé et vidé le globe terrestre ? Du passé seul, si nous l’aimons. » Le passé dont elle parle n’est pas celui d’un âge d’or mythifié qui nourrirait cette autre plaie, cet autre malheur qu’usine à la chaîne le monde actuel déboussolé : la nostalgie.
La nostalgie est une Méduse qui fige le passé au moment même où elle le vénère, c’est une idolâtrie qui ne dit pas son nom, une passion triste, inféconde et mortelle. L’amour du passé dont nous parlons ici est vivant, il remonte aux sources inexploitées, il va chercher des énergies intactes. Thomas Mann donne à ce sentiment le nom de « Sehnsucht », ce doux regret qui trouve dans le passé une réserve d’inaccompli, qui rouvre l’espoir d’un avenir meilleur. « Mot sacré » écrit l’auteur de Joseph et ses frères, « formule magique », « clé du mystère du monde ».
Quand l’avenir est bouché par l’angoisse, il faut chercher l’espérance derrière soi. Non pas la tête à l’envers, comme le caricaturent les progressistes bon teint. Non pas avec sur les épaules le poids d’un lourd héritage, comme le serinent les ignorants qui ne rêvent que du moment où ils pourront baptiser table rase ou libération leur amnésie volontaire. Mais avec l’intuition chevillée à l’esprit que le rêve humaniste n’a pas dit son dernier mot. Que la destruction de la culture générale, engendrant ce qu’Allan Bloom nommait l’« âme désarmée », n’est pas une fatalité. L’abbaye de Thélème imaginée par Rabelais, l’idéal de l’honnête homme qui court tout au long de l’âge classique, l’individu libre, autonome et juste qu’ont rêvé les Lumières ne sont pas des ruines effondrées mais un projet toujours à réaliser, un défi qui demeure à relever.
Stefan Zweig, dans L’Uniformisation du monde, pointait, il y a tout juste un siècle, ce que la modernité technolâtre charrie en elle de principes mortifères au plan culturel dans l’essor des moyens mécaniques visant à « offrir du plaisir sans exiger de l’effort ». Zweig décrit l’impact de l’américanisation des modes de vie, notamment via le cinéma, la radio qu’il dépeint comme des muezzins appelant des millions de personnes à la même prière partout dans le monde. Que dirait-il aujourd’hui ? Loin d’enrichir, d’encourager la résistance intérieure, de favoriser la variété des manières d’être ou de penser, la communication à grande échelle appauvrit et rend passif. Tout est orienté vers le seul court terme : « Ainsi, l’éducation, qui se poursuivait de manière patiente et rationnelle, et prédominait tout au long d’une vie, devient un phénomène rare, à notre époque, comme tout ce qui s’acquiert grâce à un effort personnel » (traduction de Francis Douville Vigeant, éd. Allia, 2025). Sous le masque du progrès, le consumérisme et le divertissement sapent l’autre grand projet de cette civilisation : l’instauration d’individus capables de se gouverner eux-mêmes et de prendre leur part, active, réfléchie et libre, au labeur collectif.
Je fais partie d’une génération qui croit – et qui croira jusqu’au bout – que la culture n’est pas réservée à la caste des intellectuels, à une poignée de happy few. Qui œuvre à la transmettre, avec exigence, attention, discipline à tous les publics, sans condition d’aucune sorte. Antoine Vitez qualifiait son théâtre d’« élitaire pour tous ». Magnifique utopie qui est la seule réponse possible à la consommation massifiée qui condamne, cyniquement, la majorité au moins-disant artistique, philosophique, littéraire, au prétexte que la véritable beauté, la réflexion de haut vol, la poésie la plus ambitieuse seraient le privilège de quelques nantis enfermés dans leur tour d’ivoire. Sous couvert d’émancipation et de libéralité, l’époque actuelle produit, sans le moindre scrupule, des enfermements et des déterminismes désespérants.
Pour m’en tenir à la littérature, qui est mon domaine d’investigation, je soutiens qu’il y a, dans tout grand texte, dans tout classique, de quoi reconstituer des forces morales incalculables. Lire Molière, ce n’est pas seulement rire ou se délasser, c’est s’assimiler une part de l’idéal qui sous-tend ses comédies : la misanthropie d’Alceste est problématique et son désir final de partir au désert est antinomique avec la condition d’animal politique de l’homme, puisque seule la bête fauve – ou le dieu – vit en dehors de ses semblables.
L’œuvre digne de ce nom est portée par l’énergie d’une vie : le moindre poème de Rimbaud a une puissance de réveil extraordinaire. Hölderlin ou Artaud n’écrivaient pas pour caresser dans le sens de son attente un public. Il n’y a pas de grande œuvre sans héroïsme caché, sans le sacrifice d’une vie. Les livres qui ne sont agencés que dans la recherche du succès immédiat ou pour contenter un amour-propre mal placé ne vont pas très loin. Sauf quand ils sont écrits avec le génie d’un Dumas ou d’un Simenon.
Face aux agressions incessantes d’un monde qui nous maltraite et nous infantilise, nous avons besoin de bibliothèques intérieures, non pas pour nous y réfugier comme dans un grenier ou une citadelle assiégée, mais pour réaffirmer notre droit imprescriptible à être des âmes de feu dans un monde glaçant.
Avant d’être un numéro, un patient, un usager, un rien dans une statistique écrasante, il faudrait redire que nous sommes des amis personnels de Montaigne, de Baudelaire ou d’Henri Michaux. Avant de faire la liste des tâches à accomplir, des procédures à respecter, des courses à faire, se rappeler que nous sommes, à tout moment, les invités d’un banquet où l’on pourra voisiner avec Eschyle, Dante et Büchner.
Pourquoi ? Pour y puiser l’énergie spirituelle que personne d’autre ne pourra nous donner. Dans Avertissement à l’Europe, Thomas Mann rappelle que tout humanisme comporte un élément de faiblesse qui peut s’avérer fatal et qui tient à son penchant pour le doute et à la bonté de sa vision de l’homme. Il appelle de ses vœux un humanisme combatif. Je crois qu’il n’y en a qu’un : celui qui puise sa force incomparable dans la fréquentation, vivante et jamais achevée, des grands livres. 
Emmanuel Godo est poète. Dernier recueil en date : Les Égarées de Noël (éd. Gallimard). Essayiste, il est l’auteur d’Avec les grands livres. Actualité des classiques (éd. L’Observatoire). Il enseigne la littérature en classes préparatoires aux grandes écoles au lycée Henri-IV à Paris....
Face à un monde angoissant, nous avons besoin de regarder en arrière et de bibliothèques intérieures pour encourager l’espoir et la résistance. « Je sors. Si un rayon me blesse Je succomberai sur la mousse. » (Rimbaud, Bannières de mai) Où chercher des forces morales pour faire face à ce monde actuel qui nous donne chaque jour une nouvelle preuve de sa folie ? Beaucoup de nos contemporains trompent leur épuisement dans des surenchères idéologiques, des euphories éphémères, des démissions maquillées en postures libertaires. Je voudrais plaider dans ces pages pour une réhabilitation de la culture comme seul moyen, pour l’individu, de ne pas perdre le fil sacré de son existence dans une époque qui ne cesse de profaner le grand nom d’humanité que nous portons. Par culture j’entends la conversation que nous avons à mener avec les productions artistiques et intellectuelles les plus hautes que les siècles nous ont léguées pour que nous ne soyons pas enfermés dans un tête-à-tête délétère avec le présent. Dans La Pesanteur et la Grâce, Simone Weil nous donne un cap pour les temps de détresse où l’histoire nous fait vivre : « D’où nous viendra la renaissance, à nous qui avons souillé et vidé le globe terrestre ? Du passé seul, si nous l’aimons. » Le passé dont elle parle n’est pas celui d’un âge d’or mythifié qui nourrirait cette autre plaie, cet autre malheur qu’usine à la chaîne le monde actuel déboussolé : la nostalgie. La nostalgie est une Méduse qui fige le passé au moment même où…