Si les récits sont plus puissants que les faits, ce sont peut-être eux qui vont nous aider à inventer les mondes de demain.
Les récits sont partout. Ils nous nourrissent depuis la nuit des temps. Ils occupent le petit bipède intelligent et vulnérable qui les fabrique, qui les écoute et qui les fait siens. Ils ont développé notre créativité, notre attention, notre sens du sacré. Certains récits ont répondu à nos questions, d’autres nous ont aidé à grandir et à vivre avec nos peurs, d’autres encore nous ont rassemblés ou nous ont divisés. Ils sont d’une certaine façon le propre de l’homme et quand ce sont les animaux qui racontent des histoires c’est un détour pour instruire les humains en prenant la distance nécessaire. Dans un entretien récent, Boris Cyrulnik disait « je me rends compte que les gens habitent davantage un monde de récits qu’un monde de faits ». Alors si les récits sont plus puissants que les faits, ce sont peut-être eux qui vont nous aider à inventer les mondes de demain. Face aux crises écologique, sociale, économique, géopolitique, démocratique… les récits ont-ils une responsabilité ? Ont-ils un rôle à jouer ? Assistons-nous à une crise de plus, celle des récits ? Et de nouveaux récits peuvent-ils vraiment nous aider à surmonter ces crises ?
Les récits relient des événements entre eux mais, surtout, ils tissent des fils qui nous relient les uns aux autres, dans le temps et dans l’espace. Ils nous aident à nous souvenir et à nous projeter. L’Iliade nous permet ainsi de garder le souvenir de la guerre de Troie et l’Odyssée celui du périple d’Ulysse. Mais bien plus que cela, ils nous parlent de l’ordre et du désordre du monde, ils nous racontent le désir, la rivalité, le courage, la ruse, la patience, la colère, la nostalgie, la fidélité et l’amour. Et c’est pour cela que ces récits nous parlent encore, qu’ils nous parlent indéfiniment de ce que nous avons vécu, de ce que nous éprouvons et de ce que nous allons devoir affronter aussi bien collectivement qu’individuellement.
Contrairement à la tragédie qui montre que chercher à sortir des griffes du destin est illusoire, le récit homérique redonne sa place au roi déchu d’Ithaque dans une sorte de happy end. Mais finalement le dénouement importe-t-il quand c’est le récit d’un parcours, d’une destinée, d’une chute ou d’une remise en ordre qui nous happe et bouscule nos certitudes ?
Les récits ne sont pas là uniquement pour nous aider à appréhender les complexités de l’âme humaine. Ils peuvent aussi être au service d’un projet. Le xxe siècle a été sans doute celui de l’instrumentalisation ultime des récits pour servir les idéologies et les projets politiques. Les deux principaux vainqueurs de la Seconde Guerre mondiale ont construit deux récits antagonistes qui ont alimenté la guerre de position idéologique qu’a été la guerre froide. Un récit américain qui, grâce au cinéma notamment, a diffusé l’American Way of Life reposant sur une conception de la liberté, du bon héros et du bonheur par la consommation. Un autre récit bâti sur l’exaltation et le sacrifice du prolétaire au service de la cause productiviste et au nom d’une conception de l’égalité et de la fraternité. Au final, deux récits profondément matérialistes qui ont longtemps joué comme des prophéties autoréalisatrices en cimentant des projets politiques rivaux. Deux récits qui ont pris l’un et l’autre leur distance avec la vérité et ont montré par là même la limite de l’instrumentalisation des récits. Car les récits ne se laissent pas faire, ils sont faits pour nous emporter et pour nous échapper.
C’est la magie des récits d’être à la fois l’arme des forts qui veulent les accaparer ou les assujettir et l’arme des faibles pour démontrer qu’un monde peut s’effondrer sous le souffle d’un récit. De nouveaux récits ou des contre-récits deviennent les instruments d’un retournement : le film L’Aveu ou le livre Une journée d’Ivan Denissovitch finiront par déboulonner les statues d’airain du communisme ; Voyage au bout de l’enfer et Apocalypse Now finiront par faire s’effondrer les certitudes de l’opinion américaine sur la guerre du Viêtnam. À travers ces exemples on perçoit le vrai pouvoir des récits pour faire évoluer nos visions du monde. On peut même se dire qu’il y a une forme de justice, car ceux qui veulent enfermer les récits en les faisant basculer dans la propagande finissent par voir d’autres récits émerger et les emporter. Si le récit devient un poison, c’est un autre récit qui devient bientôt l’antidote.
Quels nouveaux récits pour répondre à ces questions ? Les nouveaux récits sont nombreux, ils sont là sous nos yeux, mais nous avons du mal à les voir, ils ont du mal à émerger, ils s’inscrivent dans un rapport encore profondément déséquilibré avec les récits dominants du monde d’hier qui sont souvent devenus les récits destructeurs du monde d’aujourd’hui.
Les récits qui envisagent l’avenir reprennent parfois ceux d’aujourd’hui en pire, et nous sommes abreuvés de récits qui nous projettent dans l’effondrement. S’ils ne sont là que pour nous effrayer, ils n’ont que peu d’intérêt. Mais s’ils nous poussent à une remise en question, à imaginer où sont nos limites et nos ressources pour affronter les crises, ils feront œuvre utile.
Les nouveaux récits ne sont pas toujours nouveaux, car penser les récits c’est souvent voir ressurgir ou réinterpréter des récits existants et ainsi voir émerger des récits qui touchent en nous quelque chose de profondément ancré. C’est aussi parfois s’inspirer des récits des vainqueurs, les retourner contre eux-mêmes pour construire les récits des résistants et des éclaireurs.
Alors, laissons advenir une foule de récits, ouvrons grand les imaginaires pour que les récits d’après-demain soient aussi, dans leur diversité, ceux que l’on n’attendait pas. Les 1 001 récits qui nous tiendront en éveil, qui nous surprendront et qui feront de nous des explorateurs de récits. Soyons armés pour résister à l’inaction et pour ringardiser les récits destructeurs. Donnons toute leur place aux récits qui révèlent la splendeur du monde, qui découvrent l’énergie des éclaireurs qui expérimentent de nouvelles voies, qui montrent la puissance des liens que l’adversité est capable de créer, qui nous apprennent comment rester libres en remettant notre hubris à sa place, qui rivalisent avec le catastrophisme pour nous donner envie d’avancer.
Se plonger dans une dystopie futuriste comme celle d’Aldous Huxley où le bonheur est imposé par un contrôle total de la société, au prix de la liberté individuelle, nous permet de comprendre les mécaniques du pouvoir totalitaire et de la servitude volontaire dans un monde qui a éliminé la famille, l’art et la religion. Pour être utile, le récit n’a donc pas forcément besoin de décrire un monde désirable, il peut aussi bien au contraire nous permettre d’envisager les lumières sombres d’un avenir dont nous ne voulons pas. On s’interroge encore sur l’intention profonde de Machiavel quand il écrivit Le Prince. A-t-il voulu servir les puissants en leur donnant les clés pour dominer et s’imposer ? Ou a-t-il voulu donner aux dominés les moyens de comprendre les mécaniques de domination et les ruses des puissants pour potentiellement y échapper ?
Notre façon de nous emparer des récits est finalement peut-être plus importante que les récits eux-mêmes. Rien ne remplacera notre esprit critique et notre capacité à faire résonner les récits proches ou lointains avec nos propres existences.
L’épopée de Gilgamesh remonte à 2 100 avant notre ère, en Mésopotamie, et pourtant tout y est pour comprendre pourquoi et comment un récit est susceptible de nous toucher. Il s’agit d’abord d’un parcours initiatique ce qui souligne une fonction essentielle du récit : nous faire grandir en nous projetant dans l’histoire d’un autre. C’est aussi une succession d’épreuves qui montrent l’importance du courage et des liens avec d’autres pour nous permettre de surmonter l’adversité. C’est enfin une expérience de la finitude du héros qui nous conduit à la conscience de nos propres limites. Il y a là les principaux ingrédients des récits qui nous permettront d’être des veilleurs et des acteurs des mondes de demain : grandir en humanité, nous relier aux autres pour cultiver notre courage et accepter que nous ne sommes pas des dieux. 
Olivier Bailloux est directeur du planning stratégique et de la RSE de Saatchi & Saatchi....
Si les récits sont plus puissants que les faits, ce sont peut-être eux qui vont nous aider à inventer les mondes de demain. Les récits sont partout. Ils nous nourrissent depuis la nuit des temps. Ils occupent le petit bipède intelligent et vulnérable qui les fabrique, qui les écoute et qui les fait siens. Ils ont développé notre créativité, notre attention, notre sens du sacré. Certains récits ont répondu à nos questions, d’autres nous ont aidé à grandir et à vivre avec nos peurs, d’autres encore nous ont rassemblés ou nous ont divisés. Ils sont d’une certaine façon le propre de l’homme et quand ce sont les animaux qui racontent des histoires c’est un détour pour instruire les humains en prenant la distance nécessaire. Dans un entretien récent, Boris Cyrulnik disait « je me rends compte que les gens habitent davantage un monde de récits qu’un monde de faits ». Alors si les récits sont plus puissants que les faits, ce sont peut-être eux qui vont nous aider à inventer les mondes de demain. Face aux crises écologique, sociale, économique, géopolitique, démocratique… les récits ont-ils une responsabilité ? Ont-ils un rôle à jouer ? Assistons-nous à une crise de plus, celle des récits ? Et de nouveaux récits peuvent-ils vraiment nous aider à surmonter ces crises ? Les récits relient des événements entre eux mais, surtout, ils tissent des fils qui nous relient les uns aux autres, dans le temps et dans l’espace. Ils nous aident à nous souvenir et à nous projeter. L’Iliade nous permet…