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Pour un “plan Seldon”

par Alice Barbe

Face à la perspective de l’arrivée au pouvoir de dirigeants populistes et autoritaires, la résistance doit s’organiser de manière méthodique.
Isaac Asimov a publié, en 1940, le Cycle de Fondation. Le pitch est simple : dans un futur lointain, l’Empire galactique, qui domine la Voie lactée depuis 12 000 ans, est en déclin. Le mathématicien Hari Seldon développe la psychohistoire, une science capable de prédire l’avenir des grandes populations à l’échelle millénaire. Grâce à ses calculs, il prévoit la chute inévitable de l’Empire, suivie d’une période de chaos de 30 000 ans avant la renaissance d’un nouvel Empire. Le cœur de l’histoire repose sur le plan Seldon, une stratégie visant à créer des mouvements de résistance, les Fondations, dont la mission est de réduire la période de chaos à seulement 1 000 ans, d’une part en guidant l’histoire vers le progrès, d’autre part en s’assurant d’éviter les écarts au plan.

France, 2026. Nous sommes à minuit moins dix face à la montée du fascisme. Les droites extrême-­droitisées, nourries et soutenues par des mouvances ultralibérales visant à réduire la force des États, au prix de reculs des droits durement acquis ces cent dernières années, sont aux portes du pouvoir des démocraties occidentales. Les États-Unis voient leurs libertés fondamentales mourir sous les coups de la police de l’immigration (ICE). L’Europe assiste au retour des mouvements populistes et autoritaires : l’AFD en Allemagne est sur le point de remporter les élections régionales en Saxe-Anhalt, l’Italie de Giorgia Meloni a déjà fait reculer les droits des mamans lesbiennes en retirant leur statut de mères, le Parti national britannique gagnerait le pouvoir si des élections étaient organisées aujourd’hui… En France, la prochaine présidentielle risque de permettre à l’extrême droite de prendre le pouvoir.

Au lieu de s’épuiser à jouer les Cassandre face à une France aseptisée, endormie, persuadée soit que l’on n’a jamais essayé alors pourquoi ne pas le tenter, soit trop naïve pour voir la réalité en face, un chemin est à dessiner, celui de l’équivalent d’un plan Seldon, afin que les ténèbres vers lesquelles nous nous dirigeons durent le moins longtemps possible. Et cela passe dès maintenant par l’action. Imaginons : si le RN venait à gouverner, combien de temps cela prendrait-il pour modifier profondément nos institutions ? Pour arrêter et détenir arbitrairement les militants associatifs, actifs pour protéger les personnes réfugiées, le corps des femmes, la planète ? Quelles seraient ses premières actions ?

Si l’on reprend les déclarations du parti le plus en vue, il suffirait de 100 jours pour changer de régime sans jamais prononcer le mot. Le RN, comme tout parti préparé et déterminé à prendre le pouvoir n’arrivera pas les mains vides, et il n’improvisera pas. Il commencera non par la violence visible, mais par la normalisation juridique, l’asphyxie administrative et la désorganisation morale des contre-pouvoirs.

Les premières semaines seraient celles de la sidération : décrets, circulaires, instructions ministérielles, suspension des régularisations par circulaire préfectorale, durcissement immédiat des conditions d’octroi des subventions publiques, audits « de transparence » ciblant certaines associations, jamais toutes, remise en cause de la protection fonctionnelle pour les agents publics jugés « militants ». Les associations de solidarité seraient les premières touchées et feraient face d’abord à des obstacles : délais de paiement, contrôles fiscaux, retraits d’agréments, pressions locales.

Puis le référendum sur la préférence nationale modifierait la Constitution, mettant fin à l’obligation de respecter les traités internationaux – Convention de Genève, Cour européenne des droits humains, traités européens –, la fin de la double nationalité, la fin du droit du sol et enfin la préférence nationale pour l’attribution de logements ou d’aides sociales.

Le RN a pensé l’après-victoire, alors que nous n’osons pas la nommer. C’est là que la métaphore d’Asimov devient politique. Hari Seldon ne cherchait pas à empêcher la chute de l’Empire. Il savait qu’elle était inévitable. Il cherchait à réduire la durée de la nuit, et nous devons faire de même. Cela passe par le fait de préparer des réseaux de solidarité résilients dès maintenant, former juridiquement les militants avant qu’ils ne soient attaqués, internationaliser les alertes, documenter méthodiquement, archiver chaque abus, créer des Fondations : associatives, médiatiques, juridiques, locales, aller chercher l’argent, partout où il est.

Avant la résistance, c’est bien la mobilisation qu’il faut réfléchir. En « Community Organizing », cette méthode popularisée par Barack Obama lors de sa campagne de 2008, la devise est « People before Project », les gens avant le projet. Ce sont bien celles et ceux qui vivent déjà des discriminations que l’on doit écouter et de qui nous pouvons apprendre : leur laisser la parole pour qu’ils nous transmettent leurs outils, leurs armes contre le racisme, l’antisémitisme, le sexisme, l’homophobie, la violence. Ce sont ceux qui forment ce que l’on appelle la société civile qui se préparent avant tout le monde, le monde associatif, syndical, journalistes libres et activistes. Au moment de voter, les résultats de leurs combats seront clé, la puissance de leurs voix décisives. Et vous, lecteur et lectrice, si, comme beaucoup, vous vous demandez que faire à votre échelle, je vous invite dès maintenant à ne pas détourner les yeux, à nommer le fascisme pour ce qu’il est, et à penser votre engagement dès maintenant. Il peut être associatif, financier, professionnel, peu importe, il doit exister avant qu’il ne soit trop tard. C’est le moment de nous compter, de nous reconnaître et de travailler ensemble, au-delà des polarisations ou de la fatigue ambiante.

Et si l’on n’y arrive pas ? De quoi sera fait après-demain ? Que préparer si nous devions être amenés à résister ? Dès maintenant, nous devons mettre autour de la table toutes les ressources et les mécanismes juridiques qui nous permettront de ralentir le cours de l’histoire, de saisir des juridictions nationales et internationales avec rapidité. Sur le champ associatif, penser dès aujourd’hui la résilience qui, malheureusement, passera par une baisse drastique, déjà en marche, des financements publics et privés. Probablement des mutualisations d’associations, capables de survivre ensemble plutôt qu’individuellement. Peut-être des dissolutions de certaines d’entre elles, pour les protéger. Ce qui est certain, c’est que nous devrons faire plus, avec moins.

Récemment une militante russe pour les droits LGBTQIA+ me faisait part de son abattement face à l’absence de financements et son souhait d’abandonner sa cause. Beaucoup de militants n’ont plus la force de se battre. Il faut pourtant se rappeler que, bien souvent, ce sont ces mêmes militants qui ont été les plus victorieux dans les heures sombres de leurs histoires, à l’image des émeutes de Stonewall, déclenchées après un raid de la police américaine dans ce bar éponyme et auquel les personnes queer présentes dans le bar ont opposé une résistance menant jusqu’à rassembler une foule de 2 000 personnes la nuit même. La mémoire de cet événement est aujourd’hui plus communément appelée le mois des fiertés, et bien que les droits des personnes LGBTQIA+ soient encore bien trop à défendre, ce sont bien elles qui ont donné une leçon d’histoire à tous les militants œuvrant pour l’égalité.

Une autre inspiration que l’on peut citer sur la résilience citoyenne est celle de la lutte anti-­mafia en Calabre. Vincenzo Linarello, fondateur et président de la coopérative GOEL, l’explique ainsi : « La mafia veut instaurer une dépression sociale. Elle souhaite que chacun se dise que l’on ne pourra rien changer, que nous sommes maudits, que l’on ne peut rien faire face à leurs crimes. Nous voulons changer cela, et recréer de l’espoir. » C’est ainsi que les agriculteurs de GOEL ont mis en place des réseaux de résistance, organisent de grandes fêtes à chaque fois que la mafia bombarde leurs maisons et visibilisent toutes leurs actions pour attirer l’attention du grand public et la protection des institutions qui les avaient oubliées. Le tout avec un modèle économique viable fondé sur la production agricole certifiée « anti-mafia » que de plus en plus d’Italiens consomment.

Les résistances existent, elles sont puissantes, inspirantes. Et doivent être pensées comme durables, puisque le véritable plan Seldon ne consistera pas à « attendre que ça passe », ni uniquement à « imaginer des futurs désirables utopiques », il consistera en une coordination, une mobilisation et, surtout, un courage dont nous sommes capables, bien qu’encore inconscients. Et mettre de côté nos egos, nos différences, notre grand amour des petites haines pour arrêter de croire que la nuit n’arrivera pas, et refuser qu’elle devienne l’horizon. 

Alice Barbe est entrepreneure sociale. Cofondatrice de plusieurs organisations engagées dont SINGA, en faveur de l’accueil des personnes réfugiées, elle dirige l’Académie des futurs leaders, école de formation à la défense de la démocratie. Passée par la Fondation Obama en tant que Fellow accueillie à l’université de Columbia, elle accompagne en tant qu’experte des organisations internationales devant faire face aux dérives autoritaires, et enseigne l’activisme à l’EFAP....

Face à la perspective de l’arrivée au pouvoir de dirigeants populistes et autoritaires, la résistance doit s’organiser de manière méthodique. Isaac Asimov a publié, en 1940, le Cycle de Fondation. Le pitch est simple : dans un futur lointain, l’Empire galactique, qui domine la Voie lactée depuis 12 000 ans, est en déclin. Le mathématicien Hari Seldon développe la psychohistoire, une science capable de prédire l’avenir des grandes populations à l’échelle millénaire. Grâce à ses calculs, il prévoit la chute inévitable de l’Empire, suivie d’une période de chaos de 30 000 ans avant la renaissance d’un nouvel Empire. Le cœur de l’histoire repose sur le plan Seldon, une stratégie visant à créer des mouvements de résistance, les Fondations, dont la mission est de réduire la période de chaos à seulement 1 000 ans, d’une part en guidant l’histoire vers le progrès, d’autre part en s’assurant d’éviter les écarts au plan. France, 2026. Nous sommes à minuit moins dix face à la montée du fascisme. Les droites extrême-­droitisées, nourries et soutenues par des mouvances ultralibérales visant à réduire la force des États, au prix de reculs des droits durement acquis ces cent dernières années, sont aux portes du pouvoir des démocraties occidentales. Les États-Unis voient leurs libertés fondamentales mourir sous les coups de la police de l’immigration (ICE). L’Europe assiste au retour des mouvements populistes et autoritaires : l’AFD en Allemagne est sur le point de remporter les élections régionales en Saxe-Anhalt, l’Italie de Giorgia Meloni a déjà fait reculer les droits des mamans lesbiennes en…

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