Le 8 février 1996, John Perry Barlow, parolier des Grateful Dead et promoteur de l’Internet libre, livrait sa vision du monde numérique. Trente ans plus tard, les illusions ont disparu.
Les bouleversements induits par les technologies numériques sont tels qu’on peine à imaginer qu’au début des années 1990 on tapait encore à la machine à écrire, qu’on utilisait les cabines téléphoniques et qu’on envoyait des lettres par la poste. L’apparition du World Wide Web, le système de pages web publiques interconnectées à travers Internet, a provoqué une révolution. John Perry Barlow (1947-2018), poète libertaire, parolier du groupe de rock Grateful Dead, y a tout de suite vu un nouvel espace citoyen. C’est dans cet esprit que, dès 1990, il fonda, avec Mitch Kapor et John Gilmore l’Electronic Frontier Foundation pour protéger les libertés civiles sur l’Internet.
En 1996, au Forum de Davos, John Perry Barlow présenta sa « Déclaration d’indépendance du cyberespace » pour protester contre le Communications Decency Act de l’administration du président Bill Clinton pour censurer les contenus offensants et bien au-delà sur Internet (la Cour suprême le jugea, en 1997, contraire au premier amendement de la Constitution qui garantit la liberté d’expression).
Barlow était un idéaliste. Son combat a été détourné par des multinationales technologiques américaines qui ont fait d’Internet un espace purement marchand. Alors que « Les Sept Effrayants » veulent désormais prendre le contrôle des cerveaux avec l’IA, il faut relire la « Déclaration d’indépendance du cyberespace » non pour pleurer sur les idéaux disparus mais pour imaginer un autre Internet.
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« Gouvernements du monde industriel, géants fatigués de chair et d’acier, je viens du cyberespace, la nouvelle demeure de l’esprit. Au nom de l’avenir, je vous demande, à vous qui appartenez au passé, de nous laisser tranquilles. Vous n’êtes pas les bienvenus parmi nous. Vous n’avez aucune souveraineté là où nous nous réunissons.
Nous n’avons pas de gouvernement élu, et nous ne sommes pas susceptibles d’en avoir un. Je m’adresse donc à vous sans autre autorité que celle dont la liberté elle-même s’est toujours prévalue. Je déclare que l’espace social mondial que nous construisons est naturellement indépendant des tyrannies que vous cherchez à nous imposer. Vous n’avez aucun droit moral de nous gouverner, ni aucun moyen de coercition que nous ayons de réelles raisons de craindre.
Les gouvernements tirent leurs pouvoirs légitimes du consentement des gouvernés. Vous n’avez ni sollicité ni obtenu le nôtre. Nous ne vous avons pas invité. Vous ne nous connaissez pas, vous ne connaissez pas notre monde. Le cyberespace ne se trouve pas à l’intérieur de vos frontières. Ne croyez pas que vous pouvez le construire comme s’il s’agissait d’un projet de construction publique. Vous ne le pouvez pas. C’est un phénomène naturel qui se développe grâce à nos actions collectives.
Vous ne vous êtes pas engagés dans notre grande conversation collective, et vous n’avez pas créé la richesse de nos marchés. Vous ne connaissez pas notre culture, notre éthique, ni les codes non écrits qui assurent déjà à notre société un ordre supérieur à celui que pourraient imposer vos mesures coercitives.
Vous prétendez qu’il existe parmi nous des problèmes que vous devez résoudre. Vous utilisez cette affirmation comme excuse pour envahir notre territoire. La plupart de ces problèmes n’existent pas. Lorsqu’il y a de réels conflits, lorsqu’il y a des injustices, nous les identifions et les traitons par nos propres moyens. Nous sommes en train de former notre propre contrat social. Cette gouvernance sera mise en place en fonction des conditions de notre monde, et non du vôtre. Notre monde est différent.
Le cyberespace est constitué de transactions, de relations et de pensées, disposées comme une onde stationnaire dans le réseau de nos communications. Notre monde est à la fois partout et nulle part, mais il n’est pas là où vivent les corps.
Nous créons un monde où tous peuvent entrer sans privilège ni préjugé lié à la race, au pouvoir économique, à la force militaire ou à la naissance.
Nous créons un monde où chacun, où qu’il se trouve, peut exprimer ses convictions, aussi singulières soient-elles, sans craindre d’être contraint au silence ou à la conformité.
Vos concepts juridiques de propriété, d’expression, d’identité, de mouvement et de contexte ne s’appliquent pas à nous. Ils sont tous basés sur la matière, et il n’y a pas de matière ici.
Nos identités n’ont pas de corps, donc, contrairement à vous, nous ne pouvons pas obtenir l’ordre par la coercition physique. Nous croyons que notre gouvernance émergera de l’éthique, de l’intérêt personnel éclairé et du bien commun. Nos identités peuvent être réparties entre plusieurs de vos juridictions. La seule loi que toutes nos cultures constitutives reconnaîtraient généralement est la règle d’or. Nous espérons pouvoir construire nos solutions particulières sur cette base. Mais nous ne pouvons pas accepter les solutions que vous tentez d’imposer.
Aux États-Unis, vous avez aujourd’hui créé une loi, la loi sur la réforme des télécommunications, qui rejette votre propre Constitution et insulte les rêves de Jefferson, Washington, Mill, Madison, Tocqueville et Brandeis. Ces rêves doivent maintenant renaître en nous.
Vous êtes terrifiés par vos propres enfants, car ils sont natifs d’un monde où vous serez toujours des immigrants. Parce que vous les craignez, vous confiez à vos bureaucraties les responsabilités parentales que vous êtes trop lâches pour assumer vous-mêmes. Dans notre monde, tous les sentiments et toutes les expressions de l’humanité, des plus viles aux plus angéliques, font partie d’un tout homogène, la conversation mondiale des bits. Nous ne pouvons séparer l’air qui étouffe de l’air dans lequel battent les ailes.
En Chine, en Allemagne, en France, en Russie, à Singapour, en Italie et aux États-Unis, vous essayez de repousser le virus de la liberté en érigeant des postes de garde aux frontières du cyberespace. Ceux-ci peuvent empêcher la contagion pendant un certain temps, mais ils ne fonctionneront pas dans un monde qui sera bientôt recouvert de médias porteurs de bits.
Vos industries de l’information, de plus en plus obsolètes, se perpétueraient en proposant, aux États-Unis et ailleurs, des lois qui prétendent s’approprier la parole elle-même à travers le monde. Ces lois déclareraient que les idées sont un produit industriel comme un autre, pas plus noble que la fonte brute. Dans notre monde, tout ce que l’esprit humain peut créer est susceptible d’être reproduit et distribué à l’infini sans aucun coût. La transmission mondiale de la pensée ne nécessite plus vos usines pour s’accomplir.
Ces mesures de plus en plus hostiles et coloniales nous placent dans la même position que ces anciens amoureux de la liberté et de l’autodétermination qui ont dû rejeter l’autorité de pouvoirs lointains et mal informés. Nous devons déclarer nos identités virtuelles immunisées contre votre souveraineté, même si nous continuons à consentir à votre domination sur nos corps. Nous nous répandrons à travers la planète afin que personne ne puisse arrêter nos pensées.
Nous créerons une civilisation de l’esprit dans le cyberespace. Puisse-t-elle être plus humaine et plus juste que le monde que vos gouvernements ont créé auparavant. » ...
Le 8 février 1996, John Perry Barlow, parolier des Grateful Dead et promoteur de l’Internet libre, livrait sa vision du monde numérique. Trente ans plus tard, les illusions ont disparu. Les bouleversements induits par les technologies numériques sont tels qu’on peine à imaginer qu’au début des années 1990 on tapait encore à la machine à écrire, qu’on utilisait les cabines téléphoniques et qu’on envoyait des lettres par la poste. L’apparition du World Wide Web, le système de pages web publiques interconnectées à travers Internet, a provoqué une révolution. John Perry Barlow (1947-2018), poète libertaire, parolier du groupe de rock Grateful Dead, y a tout de suite vu un nouvel espace citoyen. C’est dans cet esprit que, dès 1990, il fonda, avec Mitch Kapor et John Gilmore l’Electronic Frontier Foundation pour protéger les libertés civiles sur l’Internet. En 1996, au Forum de Davos, John Perry Barlow présenta sa « Déclaration d’indépendance du cyberespace » pour protester contre le Communications Decency Act de l’administration du président Bill Clinton pour censurer les contenus offensants et bien au-delà sur Internet (la Cour suprême le jugea, en 1997, contraire au premier amendement de la Constitution qui garantit la liberté d’expression). Barlow était un idéaliste. Son combat a été détourné par des multinationales technologiques américaines qui ont fait d’Internet un espace purement marchand. Alors que « Les Sept Effrayants » veulent désormais prendre le contrôle des cerveaux avec l’IA, il faut relire la « Déclaration d’indépendance du cyberespace » non pour pleurer sur les idéaux disparus mais pour imaginer un autre Internet.…